[Entretien] Yakuwa Shinnosuke : «Il y a un point commun entre Totto-chan, Dans un recoin de ce monde et Le Tombeau des Lucioles »

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Actuellement projeté dans nos salles obscures sous l’impulsion du distributeur EurozoomTotto-chan, la petite fille à la fenêtre nous a fait bonne impression à Annecy. Pour en apprendre plus sur la production de ce film qui traite de l’arrière-front de la guerre, nous avons pu échanger avec son réalisateur Yakuwa Shinnosuke. Ce grand habitué de la saga Doraemon et de Shin-Ei Animation évoque sans détour les difficultés du projet et présente quelques membres essentiels de sa réussite.

(c)Eurozoom

Animeland : Le film repose sur un roman de Tetsuko Kuroyanagi (1933), une femme au parcours incroyable. Est-ce un nom et une œuvre étudiés par la jeune génération au Japon et que pouvez-vous nous dire sur elle ? 
Shinnosuke Yakuwa : Pour les gens de ma génération je dirais que madame Kuroyanagi est d’abord un visage familier. C’est une grande personnalité télévisée que nous avons pu voir très régulièrement et que l’on continue à voir. Et c’est d’abord de cette manière-là que je l’ai connue dans mon enfance. Il faut savoir que c’est une personnalité qui possède de très nombreux talents : elle peut aussi animer des conférences, des échanges avec un public, elle joue dans des pièces de théâtre, écrire des livres… C’est une personnalité avec tellement de facettes que l’on peut se demander quel est son vrai visage. Cela laisse planer un certain mystère. Par ailleurs, elle a aussi été ambassadrice pour l’UNICEF et elle a voulu avoir une fonction à l’international. Les jeunes de notre époque doivent la connaître via les réseaux sociaux, par le prisme d’Instagram ou de sa chaine Youtube. Elle reste aussi une figure régulièrement présente dans les magazines de mode comme Vogue car elle a un sens vestimentaire tout à fait particulier qui fait office de référence. Elle a joué un rôle dans ce domaine-là et reste une figure très très connue. Pour les gens de la génération de mes parents, ils l’ont connue à l’époque où elle était le plus investies en tant qu’actrice, à la télévision et au théâtre, dans des émissions qui sont cultes au Japon comme des émissions de concours de chants. C’est une des célébrités les plus connues du Japon. Le roman Totto-chan, sorti en 1981 au Japon, est une autobiographie de sa vie, et madame Kuroyanagi, que j’ai rencontré, a apporté beaucoup d’observations sur notre scénario et les designs des personnages (elle a longtemps refuser de voir son roman être adapté avant d’être convaincue par la note d’intention de Yakuwa Shinnosuke, NDLR).

AL : Sunao Katabuchi avec Dans un recoin de ce monde ou Isao Takahata avec Le Tombeau des Lucioles font partie des références en matière d’animation concernant les films de guerre. Comment vous positionnez-vous par rapport à ces films-là ?
SY : Sur le fond, je pense qu’il y a un point commun entre le travail de monsieur Takahata, le travail de monsieur Katabuchi et mon film. C’est que tous ces films décrivent l’arrière-front et pas la guerre en première ligne. On y voit surtout la vie des civils à l’arrière. De ce point de vue-là, il y a une identité commune de contenu, de thématique. Maintenant, monsieur Takahata fait partie de la génération qui a connu la guerre, a fait l’expérience de la seconde guerre mondiale. Monsieur Katabuchi, qui est un peu plus jeune, est né après la guerre mais je sais qu’il a fait un travail de recherche extrêmement méticuleux sur le sujet. De mon côté, mon grand-père effectivement a été à la guerre mais non seulement je n’ai pas vécu moi-même cette expérience mais jusqu’au projet de réaliser ce film j’avais un degré de connaissance sur le sujet très standard. J’avais encore beaucoup à apprendre. J’étais très conscient du degré de mon ignorance et toutes ces zones d’ombre m’ont amené à vouloir absolument étudier le sujet de très près pour ensuite le traiter dans le film. 

AL : Justement, comment avez-vous fait concrètement ?
SY : Sur ce sujet de la guerre et de la réalité de cette époque, j’ai commencé par fréquenter les bibliothèques et essayer de me documenter. J’ai consulté les archives publiques  en réunissant les journaux d’époque, les revues de presse et tout ce qui avait été médiatiquement forts. J’ai commencé par réaliser une chronologie puis ensuite j’ai voulu réunir autant de documentations photographiques que possible afin d’avoir un maximum de repères visuels. À ce moment-là je me suis rendu compte en comparant ces éléments que, entre les archives textuelles officielles de l’époque et ce que montraient les archives photos, il y avait un décalage. Par exemple, à un moment, le gouvernement japonais enjoint la population à porter des vêtements populaires, une sorte d’uniformes. Or; lorsqu’on regarde les photographies de l’époque, personne ne porte ces tenues réglementaires. Il y avait aussi cette consigne des autorités publiques qui demandaient de coller du scotch sur les vitres afin de les faire résister à un éventuel souffle d’explosion. Nous nous sommes rendus compte que personne ne l’a fait. Il y a un décalage entre les archives et les instructions publiques et la vie réelle des gens. Quand j’ai saisi ce décalage, j’ai changé d’approche et j’ai voulu m’intéresser davantage à ce qui relevait des notes manuscrites, c’est-à-dire personnelles et livrées par différents individus. Par exemple, j’ai retrouvé les journaux intimes de fillettes qui étaient dans la même situation que Totto-chan, c’est-à-dire inscrites dans des écoles privées pour voir de quelle manière au fil du temps et des années de guerre, leur façon de penser, leur approche et leur perception du réel avaient pu changer. Puis je me suis intéressé de la même manière aux journaux intimes des personnes en situation de handicap pour voir quel type de discrimination elles ont subi à cette époque. Voilà comment je suis passé de la grande Histoire à la plus petite.  

 

AL : Quel a été le principal défi du film et quel a été son temps de production ? 
SY : Le projet en tant qu’idée a démarré en 2016, c’est à ce moment-là que j’ai tenté de l’initier puis j’ai travaillé sur un long métrage de Doraemon. Le lancement de la préproduction a eu lieu en 2019, j’ai passé un an à travailler sur le scénario et les recherches évoqués précédemment puis nous avons travaillé un an pour mettre au point les images boards, la création des personnages et ce qui relève de la direction artistique. À partir de 2021, j’ai travaillé sur le storyboard puis dans la foulée la production a été lancée et l’animation a duré deux ans et demi. Concernant les difficultés rencontrées, nous pourrions en parler pendant des heures, vous l’imaginez bien ! Une des difficultés évidentes fut de travailler durant la pandémie de Covid-19 nous empêchant de nous réunir en studio, nous étions contraints de communiquer à distance. D’autre part, il s’agit d’un récit inscrit dans le cadre scolaire, avec la vie à l’école en tant que thème central du film. Cela a des conséquences en termes de représentation, notamment ce qui se passe souvent dans ce genre-là. Nous sommes confrontés à décrire un grand nombre de personnages, des scènes de foule à l’écran. Donc ce que nous faisons en animation pour résoudre la difficulté spécifique de ce type de scène est que nous faisons des gros plans sur tel ou tel personnage, pour éviter de représenter les autres mais moi je ne voulais pas être dans une représentation induisant une projection émotionnelle qui soit contraignante pour le spectateur, qui essaye de le forcer à s’identifier à tel ou tel personnage et c’est pour cela que j’ai fait le choix de faire beaucoup de plans larges. La conséquence de ce choix est que la charge de travail pour les animateurs est beaucoup plus importante car il y a beaucoup de personnages à représenter. C’est donc plus difficile, plus long, plus douloureux. Pour la production, cela a donc représenté une difficulté de convaincre des animateurs de nous rejoindre sur un projet aussi lourd en termes de charge pour eux.  

AL : Nous voyons le nom du vétéran Nishimura Takayo en tant que responsable des « image board » (images de références permettant de créer un repère visuel). Nous serions honorés que vous nous parliez de lui et de son aide précise dans le film. 
SY : Monsieur Nishimura est un animateur freelance mais c’est le studio CoMix Wave (connu pour ses travaux avec Makoto Shinkai) qui gère son planning. J’ai travaillé avec lui pour la première fois sur un des films Doraemon où il était directeur d’animation et c’est quelqu’un avec qui je m’entends très bien et dont j’apprécie le travail. Et depuis cette rencontre sur Doraemon, j’ai souhaité qu’il puisse travailler sur tous mes films. Donc pour ce projet Totto chan, j’ai fait la demande qu’il puisse travailler dès le départ sur le film et qu’il prenne en charge les images board. Mais entretemps il y a eu le film Suzume qu’il a rejoint pour la production en cours de route puis il est ensuite revenu. L’une des scènes qu’il a animées est l’une des scènes les plus complexes je pense : on y voir Totto-chan lorsqu’elle appelle les artistes de rue et que toute la classe se précipite à la fenêtre. Il y a vraiment une scène de foule dans toute sa splendeur. Il soupirait, n’en voyait pas le bout mais c’est pour moi vraiment un animateur de référence et j’espère de nouveau travailler avec lui.  

AL : Vous êtes au studio Shin-Ei Animation depuis le début des années 2000.  Comment avez-vous fait pour rentrer au studio et pourquoi avez-vous choisi Shin-ei ?
SY : Je vais vous répondre très franchement. J’avais fini mes études à l’université à ce que l’on nomme encore aujourd’hui une période « glaciaire » de l’emploi au Japon où il était extrêmement difficile de trouver du travail. J’ai dû passer des entretiens dans une trentaine de compagnies sans être retenu où que ce soit. Il se trouve que depuis étudiant, je travaillais comme petit boulot dans un studio comme assistant-réal dans des films de prises de vue réelle donc le cinéma m’intéressait. Puis, je suis tombé sur une annonce de recrutement du studio Shin-Ei Animation. J’aimais le cinéma, j’y travaillais et je savais comment cela marchait alors que je n’avais aucune idée de comment cela se passait pour l’animation et ce n’était pas forcément une passion. J’avais vu les longs métrages de Keiichi Hara sur la licence Crayon Shin-chan et j’avais été admiratif de sa capacité, y compris par le filtre du dessin animé, à représenter la figure humaine. J’ai donc répondu à l’annonce.

AL : Nous admirons l’histoire de Shin-Ei Animation. Dites-nous ce qui fait la grandeur du studio. Quel est son secret selon vous ? 
SY : Attendez, laissez-moi réfléchir ! (rires) Ce qui fait la grandeur de ce studio est la ligne directrice de son travail : produire des films et séries d’animation destinés à un public familial. Moi ça me convient très bien et je trouve que c’est tout à fait admirable. Vous le savez, au Japon, une grosse part de la production animée s’adresse aux adolescentes et aux jeunes adulte, voire, au-delà. Il y a aussi des productions qui vont très loin dans la représentation de la violence. Au-delà de quoi, Shin-Ei reste un studio axé sur les drames humains, le lien familial, l’exploration du quotidien. Ce sont des lignes directrices en termes de genre très difficiles à tenir car très contraignantes. Et moi je pense qu’un certain nombre de réalisateurs qui comptent au Japon, s’ils ont pu avoir la carrière qu’ils ont aujourd’hui, c’est parce qu’ils ont été formés à l’école des restrictions et réussi à travailler dans ce carcan. C’est est ce qui les a armés pour ensuite leur permettre de prendre leur envol. C’est vraiment ça qui fait la grandeur de ce studio. 

 
AL : Nous vous connaissons surtout grâce à la grande licence Doraemon. Quel est votre plus beau souvenir en tant que fan et en tant que réalisateur ?
SY : C’est effectivement des souvenirs d’enfance qui me viennent en premier. C’était une grande habitude, à chaque occurrence Doraemon on se retrouvait en famille, souvent lors de fêtes ou jours fériés car la diffusion télévisée des films de Doraemon visait ces dates-là. Ma première expérience en salle de cinéma fut aussi pour voir un film de Doraemon. Enfin quand je suis rentré au studio, c’est là que je me suis rendu compte que ces films, tout en ayant ce caractère de divertissement destiné au public enfantin, avait aussi ce que je qualifierais de qualité littéraire, une forme de palettes des émotions de l’enfant plus complexe que ce que l’on peut imaginer. Par exemple quand un enfant peut éprouver de l’amertume, du regret… Évidemment dans le flux des longs métrages produits sur Doraemon, des réalisateurs ont aussi visé une sorte de divertissement ou d’amusement brute. Moi en tant que réalisateur, lorsque j’ai été amené à travailler sur ce personnage, j’ai voulu me focaliser davantage sur la représentation des émotions.  

©Tetsuko Kuroyanagi/2023 Comité de production du film « Totto-chan à la fenêtre »

Entretien préparé par Bruno de la Cruz et mené par Carole Martinato depuis le festival d’Annecy. Remerciements à Rachel Bouillon et aux équipes d’Eurozoom. 

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A propos de l'auteur

Bruno

Défendre les couleurs d'AnimeLand était un rêve. Il ne me reste plus qu'à rencontrer Hiroaki Samura et je pourrai partir tranquille.