Les artisans du manga se mobilisent contre l’intelligence artificielle

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Par mail, nous apprenons que le collectif La Bande illustrée fondé l’été dernier, réunissant des prestataires de l’édition manga, manhwa, manhua et webtoon en France, lançait un manifeste accompagné d’un hashtag #ComicsSansIA. Ce collectif s’unit afin de défendre les métiers de la traduction, de la correction et du lettrage, ainsi que les œuvres et les artistes, face à la déferlante de l’IA générative. Ce mouvement intervient alors que de plus en plus d’auteurs et éditeurs sont impactés par l’IA, que ce soit au Japon ou en France. Récemment, nous avons vu naître le label Handmade de l’éditeur Morgen. Un label certifiant qu’aucune IA ne fut utilisée pour la production de l’ouvrage, et qui s’offre en libre service à tous les éditeurs souhaitant partager cette transparence. Nous en profitons pour indiquer qu’AnimeLand ne travaille avec aucune IA, et que tous les entretiens sont menés par des journalistes bilingues japonais.

Nous vous partageons ici l’intégralité du communiqué :

Manifeste de La Bande illustrée :
prestataires et artistes de la BD asiatique

Manga, Manhwa, Manhua, Webtoon… En 2024, plus d’une BD sur deux vendue en France venait d’Asie [1]. Dans les coulisses de la bande dessinée asiatique que nous adorons, il y a des maillons quasiment invisibles et pourtant indispensables qui permettent au public d’apprécier ces œuvres dans leur langue : ce sont les prestataires du lettrage, de la correction et de la traduction qui œuvrent pour les adapter. Ces petites mains de l’édition, c’est nous. Exerçant des métiers généralement solitaires, nous n’avons que peu l’habitude de nous réunir et d’agir de concert. Toutefois, l’urgence de notre situation nous rassemble pour défendre ces professions, essentielles pour la transmission de millions d’œuvres, car aujourd’hui, l’irruption des intelligences artificielles génératives menace de nous rendre – prestataires du lettrage, de la correction et de la traduction, auteurs et autrices de BD, maisons d’édition, lecteurs et lectrices – toutes et tous perdants.

Intelligences ? Non. Des « copistes probabilistes »

Les récents progrès techniques ont pu faire croire qu’il était possible de confier l’adaptation des œuvres que nous lisons à des intelligences artificielles dites génératives (IAG) : des outils souvent médiocres, qui se limitent à produire du contenu qui ne l’est pas moins, en exploitant à mauvais escient une technologie pourtant novatrice et utile dans d’autres applications pour seconder le travail humain. Si un tel usage pose d’importantes questions éthiques à l’échelle de la société – gaspillage de ressources naturelles et gouffre énergétique, sacrifice de la création et du travail humain, cynisme des patrons de la tech vis-à-vis de la propriété intellectuelle, exploitation des individus assignés au travail du clic, déploiement d’outils de désinformation, etc. –, le remplacement de personnes formées et instruites en linguistique, en arts graphiques et aux métiers du livre, par un outil dénué de pensée humaine, de raison et de sentiments, constitue une menace pour notre patrimoine artistique, ainsi que pour la société dans laquelle nous évoluons. Il serait plus juste de qualifier ces « intelligences artificielles » génératives de « copistes probabilistes », dans la mesure où leur fonctionnement consiste à recracher les corpus de données qu’elles ont engloutis en alignant les mots ou les pixels selon ce qui leur semble le plus récurrent sans jamais être capable d’analyser l’ensemble synthétique qu’elles ont régurgité. À cette contrainte structurelle s’ajoutent deux facteurs rendant les IAG spécifiquement incapables de comprendre la bande dessinée asiatique : d’une part, les langues d’origine, fortement contextuelles pour beaucoup, et dont la structure diffère énormément des langues européennes ; d’autre part, la « narration séquentielle » propre à la bande dessinée, où le récit repose sur un texte à trous, que les visuels graphiques et illustrés viennent combler. À une heure où la soi-disant puissance des IA génératives plafonne, comment croire que ces dispositifs par nature inaptes à comprendre l’esprit humain et ses sensibilités pourraient un jour restituer les subtilités littéraires, les références culturelles ou les nuances émotionnelles d’un assemblage signifiant de texte, d’images et de graphisme ? Les quelques tentatives existantes n’ont suscité qu’indignation et moquerie.

Que des coups à prendre, rien à y gagner

L’adaptation en français d’une œuvre étrangère ne saurait se réduire à une simple transposition lexicale et graphique. Elle requiert une interprétation fine, une démarche créative, une conception artistique de l’espace, une connaissance subtile des règles qui régissent la langue française et la grammaire visuelle de la bande dessinée, qui échappent fondamentalement à l’automatisation. Comment rendre, par exemple, l’ironie, les jeux de mots, la musicalité d’un texte ou encore la composition graphique d’une planche de BD ? Comment transposer les sentiments dans des langues qui façonnent autrement l’appréhension de soi et du monde ? Ces éléments relèvent d’une pratique profondément humaine, nourrie par notre sensibilité et la connaissance fine de nos métiers. Puisque les IA génératives sont dénuées des facultés psychologiques tant affectives qu’intellectuelles (la pensée) qui permettent de raisonner et de réfléchir, ainsi que des fonctions mentales d’organisation du réel en pensées (l’intelligence), leur confier l’adaptation de bandes dessinées asiatiques, c’est décider sciemment de trahir les artistes et leurs œuvres, si ce n’est de saccager ces dernières. En appauvrissant et en lissant les dialogues, en y introduisant des contresens, en s’asseyant sur la cohérence graphique et sur la lisibilité des textes, on prend le risque de faire passer nombre d’ouvrages à côté du succès auquel ils auraient pu prétendre s’ils avaient bénéficié d’une adaptation humaine de qualité à chacune des étapes de confection du livre.

→ Pour leurs auteurs et autrices, c’est le danger d’être tenus pour responsables d’approximations ou de développements totalement indépendants de leur volonté.

→ Pour leurs lecteurs et lectrices, c’est l’assurance de perdre en fidélité, en qualité et en compréhension.

→ Pour les maisons d’édition, c’est tomber dans un piège qui plombera les ventes en leur aliénant un public aussi exigeant qu’engagé dans les œuvres, et historiquement au fait d’une offre illégale qui n’aurait alors qualitativement plus grand-chose à envier à l’offre officielle.

→ Pour nous, prestataires du lettrage, de la correction et de la traduction de la BD asiatique, notre remplacement par des IA conduirait à la perte de métiers que nous chérissons et de moyens de subsistance déjà précaires, avec de surcroît la certitude de voir s’appauvrir le savoir-faire de l’adaptation.

#ComicsSansIA

Pour toutes ces raisons, pour les œuvres elles-mêmes, pour toutes les personnes qui travaillent à leur adaptation et pour celles qui les lisent, nous nous élevons aujourd’hui contre toute utilisation des IAG dans l’adaptation éditoriale. Ce texte est le fruit d’une réflexion collective engagée depuis plusieurs mois, au cours desquels nous avons pu imaginer les différentes initiatives qui suivront ce communiqué. À ce jour, nous appelons tous les acteurs et actrices de la bande dessinée asiatique à s’engager sur ce sujet et à soutenir notre démarche, notamment à travers le hashtag #ComicsSansIA, pour la préservation et la défense de ces métiers, qui permettent de transmettre ce précieux patrimoine culturel au plus grand nombre tout en préservant son intégrité artistique.

Nous sommes La Bande illustrée.

Source : mail pour AnimeLand

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A propos de l'auteur

Bruno

Défendre les couleurs d'AnimeLand était un rêve. Il ne me reste plus qu'à rencontrer Hiroaki Samura et je pourrai partir tranquille.