Personnalité de la semaine : Suehiro Maruo

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Le Prix Asie de la Critique ACBD qui vient de lui être attribué pour Tomino la Maudite. Ce qui confirme la popularité hors du Japon de Suehiro Maruo. Mais qui est donc ce maître de l’ero-guro ?

Il aura à peine connu son père de sang. Dernier enfant d’une fratrie de sept baby-boomers, Suehiro Maruo a seulement quatre ans quand, en 1961, sa veuve de mère se remarie. Les relations sont assez tendues avec son beau-père, et le jeune garçon cherche avant tout à fuir le foyer. Ainsi, à 15 ans, il abandonne ses études et, au lieu d’entrer au lycée, il quitte sa préfecture natale de Nagasaki pour s’installer à Tokyo, où il multiplie les petits boulots plus ou moins légaux, comme surveiller les voleurs à la tire dans les salles de pachinko. C’est à cette occasion qu’il fait ses premiers pas dans l’industrie du livre… en apprenant la reliure ! Il met à profit ses relations pour proposer ses premières planches, mais ne trouve preneur que dans des revues pornographiques.

Ainsi, quand l’adolescent de 17 ans envoie ses propositions au Shônen Jump, elles sont jugées trop explicites et aussitôt recalées. De quoi dépiter Maruo qui doit persister dans l’industrie des magazines porno et continuer d’accumuler les petits jobs pour subsister. Il retente sa chance en 1980, à 25 ans, auprès du magazine d’avant-garde Garo, conquis par son style inimitable. Sa première histoire contient ainsi déjà une bonne partie de ses thèmes de prédilection, avec une petite fille maltraitée par sa mère, contrainte de manger des grenouilles, qui séduira et finira par dévorer son propre frère. Inspiré par le surréalisme et les freaks, Maruo prête son trait raffiné à des intrigues cruelles et malsaines, et des illustrations cauchemardesques dans la lignée de l’ero-guro (érotique-grotesque). Son premier recueil professionnel, Le Monstre au teint de rose (éd. Lézard Noir), sort en 1982, mais c’est La jeune fille aux camélias (éd. IMHO) qui l’installe définitivement sur la scène du manga d’avant-garde deux ans plus tard, notamment grâce à son adaptation animée.

Devenu figure majeure de l’underground au Japon, Maruo multiplie les commandes d’illustrations (pochettes d’album, jaquettes de roman, affiches…) et finit par trouver un public hors du Japon –  en France, c’est Moebius qui le fera connaître au début des années 90 grâce au magazine (À suivre) : son style à part lui permet de s’imposer au-delà des simples amateurs de BD. Au fil des années, il abandonne son ton irrévérencieux et provocateur pour mettre sa plume au service des auteurs fantastiques l’ayant toujours inspiré. Ainsi, il adapte les romans sulfureux et troublants d’Edogawa Ranpo L’île Panorama (éd. Casterman) et La chenille (éd. Lézard Noir) et de Kyûsaku Yumeno, L’enfer en bouteille (éd. Casterman). Ses œuvres lui permettent d’obtenir enfin la consécration auprès de la critique, avec notamment l’attribution du Prix Culturel Tezuka. Ce qui n’empêche pas l’auteur de continuer de développer ses propres intrigues vénéneuses, peuplées d’être difformes et/ou pervers, dont Tomino la maudite (éd. Casterman) est un parfait représentant. Auréolé du prix ACBD, il permet à une nouvelle génération de découvrir l’œuvre sulfureuse de Maruo… en attendant son prochain coup d’éclat. Car, à 65 ans, ce diable de mangaka n’a pas fini de nous surprendre !

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A propos de l'auteur

Matthieu Pinon
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