Dessins animés : la politique TF1

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AnimeLand : Bonjour, avant tout pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Dominique POUSSIER : J’ai commencé comme directrice de production sur des documentaires, des retransmissions de spectacles et des fictions. Je suis arrivée sur TF1 en 1987. Patrick LE LAY m’a ensuite chargée de constituer un stock de dessins animés notamment par le biais de coproductions avec pour objectif de trouver une formule de remplacement au Club Dorothée qui commençait à subir une érosion de son audience.
Nous avons coproduit 6 à 8 séries par an dont Spirou, Franklin ou encore Totally Spies, à cela est venu s’ajouter 10 à 12 nouvelles séries venues aussi bien d’Europe, des Etats-Unis que du Japon.

AL : Quelle a été votre démarche pour concevoir l’habillage de vos programmes jeunesse ?

D.P. : Je voulais une rupture par rapport aux présentations à base d’animateurs. Nos études avaient montré que les enfants avaient l’impression que le temps de plateau était du temps pris sur leurs dessins animés. Nous avons ensuite essayé de toucher aussi bien les garçons que les filles suivant les tranches d’âge 4-6 ans, 7-8 ans, et 9-10 ans. C’est pourquoi nos séries représentent un panel assez large de genres différents : aventure, fiction, science fiction, romantisme…

AL : Quelles sont vos méthodes pour sélectionner un DA ?

D.P. : L’achat d’un DA est toujours un exercice difficile, excepté pour le Japon où il est possible de voir la série avant de l’acheter, la plupart du temps nous achetons des projets. Pour nous faire une idée, nous n’avons que la bible (sorte de recueil de croquis avec des échantillons de décors, des personnages et les synopsis de quelques épisodes) dans le meilleur des cas, nous avons un pilote qui nous permet de nous faire une idée du ton du dessin animé. Malheureusement un bon pilote cache parfois une mauvaise série, mais l’inverse est aussi vrai.
Nous ne cherchons pas particulièrement un univers 2D ou 3D, ce que nous voulons avant tout, c’est la nouveauté et la variété des univers du DA. Mais quelles que soient les qualités graphiques, il faut en priorité que le DA que nous achetons ait une histoire forte, et c’est précisément sur ce point qu’il est particulièrement ardu de se faire une opinion, car au mieux nous avons le scénario des 5 ou 6 premiers épisodes.

AL : Depuis l’expérience Dorothée, vos critères et méthodes ont-ils changés ? Qui participe à la sélection ?

D.P. : Tout d’abord la série est visionnée par trois personnes de TF1 qui ne sont pas des personnes dédiées exclusivement à ce travail. Elles nous donnent leur analyse qualitative et leur appréciation détaillée de chaque épisode. Ensuite nous avons un psychologue qui visionne tous les épisodes un par un et propose le cas échéant de couper certaines scènes qui posent problèmes, voir supprimer complètement l’épisode. En revanche dans le cas de coproductions, nous effectuons un travail en amont, sur l’écriture, le story-board le montage, les voix avec le studio.
Cependant malgré nos précautions l’analyse du degré de violence n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. La violence ne se traduit pas qu’à travers “la castagne”. Ainsi par exemple nous avons une série qui s’appelle Dad “X”. Son principe est simple, en dehors de Noël, le Père Noël passe le reste de l’année à venir en aide aux enfants. Il n’y a pas de série plus politiquement correcte que celle-ci en apparence, pourtant nous avons eu un souci avec l’un des épisodes que nous avons dû suprimer. C’était l’histoire d’un enfant perturbé parce que ses parents allaient divorcer. Il va donc faire une fugue, et bien entendu le Père Noël va lui venir en aide, et comme les parents vont s’inquiéter de la disparition de leur enfant, ils vont se remettre ensemble. En apparence, tout se termine bien, mais notre psychologue s’est insurgée contre le message que faisait inconsciemment passer cet épisode à tous les enfants dont les parents se séparent : “Faites une fugue, et vos parents se remettront ensemble”. Cet exemple illustre bien la complexité de notre travail, car même avec les meilleures intentions du monde, on peut faire des gaffes.

AL : J’imagine, qu’il découle de ce que vous venez de dire une logique de segmentation horaire par rapport à la tranche d’âge. Quelle est-elle ?

D.P. : Avant même l’achat de la série, à partir de la ” bible “, il est possible de se faire une idée de la tranche d’âge, cela nous permet de faire des stocks équilibrés afin de répondre à nos besoins de programmation. Nous savons que les plus jeunes se lèvent très tôt, par conséquent les programmes matinaux leurs sont dédiés, plus l’heure avance, plus la tranche d’âge est élevée, sachant que les plus petits aspirent à regarder les mêmes choses que leurs aînés, cela leur permet de continuer à regarder avec eux. En revanche l’inverse n’est pas vrai, un enfant plus âgé ne regarde pas ce qui est destiné aux plus jeunes. On constate cependant que les filles décrochent plus vite des DA que les garçons, dès 9 ans elles commencent à se tourner vers les séries plus adolescentes qui parlent d’amour et de relations interpersonnelles du type Friends.

AL : Depuis 1975 la part des émissions pour enfants est grandissante dans le PAF. Parallèlement à cela les études marketing ont prouvé l’importance grandissante de l’influence des enfants sur le comportement d’achat de leurs parents, et ce dès leur plus jeune âge. Est-ce que l’augmentation des programmes jeunesse n’est pas la conséquence arithmétique du fait que les annonceurs considèrent le marché de l’enfance comme un coeur de cible stratégique ?

D.P. : Je n’en serais pas aussi sûre, les seuls annonceurs intéressés par les émissions de jeunesse sont les fabriquants de céréales durant l’année et les fabriquants de jouets pendant la période des fêtes de Noël. Même si on utilise beaucoup l’image de l’enfant pour faire vendre, c’est surtout dans le créneau 18-20h. Cela pose un problème de rentabilité de ces émissions particulièrement pour les chaînes du câble et du satellite.

AL : La tendance de la presse actuelle est à diabolisation des chaînes de télévision, les rendant en grande partie responsable de tous les comportements déviants de la jeunesse. Quel est votre point de vue ?

D.P. : Nous sommes dans une société où les individus veulent être assistés et ne plus prendre leurs responsabilités. Souvenez-vous lorsque le journal de 20h avait relaté il y a quelques mois l’histoire de cet arbre en Alsace qui suite à l’impact de la foudre est tombé blessant par la même occasion les gens qui se trouvaient dans le parc, on a aussitôt cherché un responsable. La recherche d’un responsable à chaque catastrophe permet de ne pas avoir à prendre ses responsabilités. En matière d’éducation, c’est la même chose, la télévision n’est pas une baby-sitter comme l’a très justement fait remarquer Geneviève DJENATI dans son livre Psychanalyse des dessins animés. Elle n’a pas un rôle éducatif et il en va de même pour les professeurs dans les écoles qui ne peuvent pas être le substitut des parents en matière d’éducation du comportement.

AL : Pour satisfaire les parents doit-on en arriver à des DA aseptisés à un seul niveau de lecture et purgés de toute scène violente ou simplement triste. (Bref en arriver au niveau Télétubies.)

D.P. : Je ne pense pas, plusieurs niveaux de lecture peuvent coexister, je pense notamment à la série Eh ! Arnold qui peut aussi bien s’adresser aux 6-8 ans qu’aux 8-10 ans voire aux 11-13 ans car les problèmes abordés et les personnages rencontrés concernent tous les âges selon les épisodes.
Les scènes tristes peuvent parfaitement s’inclure dans un DA, car la vie n’est pas une bulle, alors pourquoi devrait-on surprotéger les enfants dans les DA ? Ce n’est, à mon avis, pas leur rendre service.

AL : Sur cette question les psychologues s’affrontent, certains trouvent nécessaire les émotions telles que la peur, la tristesse l’angoisse car elles permettent aux enfants d’extérioriser et de se soulager de certaines craintes (Ce qui expliquerait le succès des livres ” Fais-moi peur “). Ne pensez-vous pas que le problème vient plutôt des parents qui ne jouent plus leur rôle d’accompagnateur en regardant avec leurs enfants et discutant ensuite avec eux des DA qu’ils ont vu pour les aider à comprendre certaines choses donc à évoluer ?

D.P. : C’est précisément le message que j’aimerais faire passer aux parents. Ils doivent accompagner leurs enfants dans la sélection et le visionnage des DA. Ce qui est étonnant, c’est qu’ils le font naturellement jusqu’à 4 ans et qu’après ils arrêtent comme si l’enfant pouvait choisir et comprendre seul. Leur rôle doit continuer bien après cet âge.

AL : Les DA se tournent de plus en plus vers la simplification de leur scénario et une exagération de leur rôle éducatif au point de ne plus savoir faire autre chose que faire rire et en oubliant de faire rêver. Ne pensez-vous pas que l’une des conséquences de ce problème se traduit aux Etats-Unis par une désaffection envers le DA de plus en plus tôt au profit de programmes normalement destinés aux adolescents. Constatez-vous un phénomène similaire en France ? (Par exemple un DA destiné aux 10 ans regardé par les 7 ans.)

D.P. : Je ne pense pas que c’est parce que les DA sont trop politiquement corrects. La désaffection vient du fait que les jeunes apprécient de plus en plus tôt des choses destinées à la tranche d’âge supérieure. Ce comportement a été baptisé comportement ” aspirationnel “, les psychologues anglo-saxons appellent cela “Kids get old younger ” qui a l’avantage d’être explicite.

AL : Que pensez-vous des critiques faites à Pokemon et Digimon, rares dessins animés japonais diffusés en France. Ils reviennent de loin. Ce revirement est-il dû à un changement de stratégie vis à vis des productions nippones (les esprits étant peut-être calmés) où est-ce simplement un effet de logique marketing qui a fait oublier à la chaîne ses craintes vis à vis des DA nippons, TF1 ne pouvant se permettre de laisser passer une série qui avait mondialement cartonné.

D.P. : Ni l’un ni l’autre : nous rencontrons tous les producteurs quelle que soit leur nationalité sans aucun à priori. Personnellement je trouve les DA nippons monochromes. Les histoires sont toutes pareilles. J’avais par exemple accroché à une série qui avait très bien marché : One Piece. L’idée d’un personnage aux bras extensibles était originale, mais le scénario m’a déçue, je trouvais les épisodes trop répétitifs. Même si le succès mondial de Pokemon nous a poussé à diffuser la série, nous achetons aussi des séries japonaises moins connues comme Flint le détective.

AL : Quelles sont selon vous les raisons du succès de Pokemon, ne pensez-vous pas que la plupart des personnes qui ont décrié cette série n’ont pas su percevoir les vrais qualités du produit ?

D.P. : Dans Pokemon, les personnages ont un esprit d’équipe très fort, de plus Pokemon offre divers niveaux de lecture pour toutes les tranches d’âge, la morale du DA a le mérite d’être amenée avec finesse car elle est contenue dans l’histoire et non explicitement dite à la fin de l’épisode. On trouve aussi une modernité dans l’approche puisque c’est Pierre, un homme, qui s’occupe des enfants et autres tâches de ménage. C’est assez rare pour être souligné. Mais je pense que ceux qui critiquent la série ne savent souvent pas dépasser leurs à priori. Par exemple Geneviève DJENATI critique l’autonomie excessive de Sacha en disant que c’est une remise en cause de l’autorité parentale. Pourtant Fifi Brin d’acier qui vit sans ses parents et qui remet en permanence en cause l’autorité des adultes n’a souffert d’aucune critique, et cela uniquement parce que l’histoire est plus ancienne, elle nous semble donc familière et normale.

AL : Comment expliquez-vous le succès mitigé de Digimon par rapport à Pokemon alors qu’il est techniquement bien meilleur ? Ne pensez-vous pas que le doublage calamiteux qui a tenté de mettre l’humour à toutes les sauces par la dérision y compris dans les scènes poignantes ou tristes a fini par décrédibiliser le produit. Cela expliquerait peut-être pourquoi en Allemagne où le doublage a été fait sur un ton beaucoup plus sérieux, la série a rencontré un succès beaucoup plus fort.

D.P. : En effet cela a peut-être nui à la série, cependant, elle a quand même bien marché. Et même si un mauvais doublage peut détruire une série, il arrive parfois qu’avec le doublage on puisse aussi en sauver une. Lorsque la série Les petites crapules est arrivée dans nos mains, le texte était tellement insipide que nous l’avons donné à refaire. Grâce à cela la série a gagné en intérêt et en caractère.

AL : Par crainte des foudres parentales, doit-on selon vous exclure toute scène triste ou rendre comique même ce qui ne l’est pas ? Et pour atteindre cet objectif, n’est-ce pas risquer de dénaturer un produit par le doublage en prenant trop de liberté. Est-ce un effet résiduel de l’époque Dorothée qui persiste, ou est-ce une la politique de Saban le distributeur ?

D.P. : Je ne pense pas que toutes les scènes tristes sont à exclure. Dans le cas de Digimon, ce n’est pas nous qui nous sommes occupés du doublage mais Saban, le distributeur. En effet lorsque nous l’avons acheté, il l’avait déjà faite doubler pour Fox Kid. Nous avons donc récupéré la série telle quelle.

AL : Puisqu’on aborde le thème des distributeurs, le fait que certains vendent des packages de dessins animés avec à l’intérieur des séries de bonne qualité sensées faire passer les moins bonnes, cela vous oblige-t-il à diffuser des produits dont vous vous seriez passé ? Est-ce que la chaîne vous laisse une marge de manoeuvre suffisante pour ne pas être obligé de les diffuser, peut-être par exemple en les revendant à bas coût aux chaînes du câble ou en les laissant au placard.

D.P. : TF1 n’a pas eu le problème des packages. Nous achetons nos séries à l’unité, et s’il s’avère après coup que leurs qualités ne conviennent pas, rien ne nous oblige à les diffuser. Notre marge de manoeuvre est suffisante pour ne pas diffuser tout ce que nous achetons. En revanche nous ne revendons pas les séries, au pire, celles qui nous intéressent peu sont diffusées en heures creuses.

Nos remerciements à Dominique POUSSIER, directrice des programmes jeunesse de TF1

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