Télérama et le manga : un coup dans l’eau

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Télérama a consacré, dans son numéro 2745 paru à la fin du mois d’août dernier, un ” dossier ” au manga. Penchons-nous un instant sur son titre. L’intitulé fait frémir : ” La folie manga, art ou japoniaiserie ? “. D’abord, qu’est exactement cette ” folie manga ” ? Evoque-t-elle la bande dessinée japonaise (qui est, rappelons-le, le seul et unique sens du mot manga), les dessins animés ou la culture populaire nippone (qui ne se limite pas, loin de là, aux deux domaines précités) ? On ne le saura pas. Ce terme est une fois de plus utilisé comme mot-clé, désignant à peu près tout et n’importe quoi, pourvu que cela provienne du Japon, ait des grands yeux et un menton pointu. Au lieu de ” manga “, on aurait préféré ” la culture pop japonaise “, puisque c’est bien de cela, on le verra, dont il s’agit. Ensuite, la question, volontairement tape-à-l’oeil, ” art ou japoniaiserie ? “ biaise immédiatement le débat : nous sommes sommés de choisir notre camp, de prendre position pour ou contre le manga, de manière caricaturale. En effet, seules deux alternatives semblent se présenter à nous : ” le manga c’est génial ” ou ” le manga c’est stupide “. Or, nous savons maintenant, pour peu que l’on s’y intéresse, que la bande dessinée et les dessins animés japonais recèlent le pire comme le meilleur. Quel est donc l’intérêt de prendre parti ? Certes la formule ” art ou japoniaiserie ? ” a au moins le mérite de poser la question (alternative souvent refusée), mais sur des bases bien malsaines. Cette (fausse) interrogation a surtout pour fonction, semble-t-il, de faire apparaître le point de vue de Télérama sur le sujet.
Qu’attendre donc, avant même d’ouvrir le magazine, d’un dossier dont l’intitulé utilise des termes approximatifs et pose une question sans nuance ?

Les titres des articles qui le composent sont également très parlants : ” Goldorak mon amour “, suivi de ” Lolitas rebelles et robots machos “ (ou comment faire tenir 4 lieux communs en 5 mots) et enfin le condescendant ” Une sous culture qui s’assume “. Le premier article est pourtant un tour d’horizon un peu court mais bien renseigné du milieu des passionnés français de bande dessinée et de dessins animés japonais. Oublions le titre, substituant Goldorak à Hiroshima dans le titre du film d’Alain RESNAIS, et dont la comparaison vicieuse relève plutôt de l’effet de manche facile (du moins espérons-le…). On y trouve un rapide rappel historique de la mangaphilie en France (de l’arrivée des DA japonais à la fin des années 70 jusqu’à Pokémon), des petites interventions bien choisies (Edouard SAUNAL de la boutique Mangarake, Guillaume NOURRISSON de la convention Epita et Xavier KAWA-TOPOR du Forum des Images, caution morale indispensable) et la description fidèle d’un rassemblement de fans, un samedi après-midi rue Keller. Cécile MURY, l’auteur de l’article, souligne avec justesse que la passion des animefans français est en passe d’être légitimée par le succès public (d’estime pour l’instant) et critique des films de MIYAZAKI Hayao, et ajoute un petit lexique (Animefan, Art book, Dôjinshi…) du meilleur effet, qui répond à l’inexactitude du titre du dossier. Un bon travail, honnête.

Pourquoi alors cette phrase de OKADA Toshio, l’ex-Président du studio Gainax, en forme de conclusion, qui lance à l’adresse des fans français, que ” leur pays les a abandonnés, alors ils se cherchent une identité “ ? Cette citation, qui apparaît à la toute fin de l’article, tombe comme un cheveu sur la soupe et donne du coup une tonalité très négative à tout ce que l’on vient de lire. En quoi s’intéresser à une autre culture serait renier la sienne ? N’est-ce pas peut-être au contraire une manière de l’affirmer, de mieux l’identifier ? Cette saine et naturelle curiosité pour d’autres cultures (des pays, hier inaccessibles, deviennent de plus en plus proches par le développement du commerce mondial et des moyens de communication) ne serait-elle pas à rapprocher de la passion qui a agité les jeunes Français pour le cinéma, la musique et le mode de vie américains au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale (certains ont comparé la ” mangamania ” à l’arrivée du Rock’n’roll en France : même frénésie, même incompréhension des parents) ? Rappelons pour mémoire que certains des jeunes enragés du cinéma américain (on les appellerait aujourd’hui des otaku) s’appelaient TRUFFAUT, GODARD ou ROHMER, qu’ils ont défendu dans les Cahiers du Cinéma nombre de cinéastes qui s’imposent aujourd’hui comme des évidences (HITCHCOCK, HAWKS, FORD… Qui a dit MIYAZAKI ?) et accouché d’une nouvelle manière d’envisager le cinéma, la ” Politique des auteurs “, encore aujourd’hui à la base de toute critique de cinéma française…

Le second papier ne peut être contredit sur le fond, car il n’est qu’une paraphrase, entrecoupée de citations, de certains chapitres de Poupées, robots : La culture pop japonaise, livre dirigé par Alessandro GOMARASCA, et publié récemment en français par les éditions Autrement. Problème : là où GOMARASCA connaît parfaitement son domaine d’étude (le manga commercial pour adolescent(e)s, des années 70 à nos jours) et livre des théories pertinentes, l’auteur de l’article, dans l’ignorance totale du sujet, semble les prendre comme argent comptant pour la totalité de la production manga. On comprend au passage ce que les théories de GOMARASCA (centrées sur les figures du robot et de la lolita) ont de séduisant pour qui n’a qu’une vision des manga et des DA nippons limitée à Candy, Sailormoon et Goldorak (rappelons que la dernière diffusion de cette série à la télévision hertzienne date de plus de 10 ans et qu’elle n’a jamais été rééditée en vidéo en France. Va-t-on enfin nous lâcher avec ce foutu robot cornu ?). Néanmoins, Jean-Philippe PISANIAS (pris de remords ?) termine son article par un paragraphe plus ambigu, ressortant un passage d’Alessandro GOMARASCA amenant à considérer que ” chacun [de ces genres du manga]peut être bon ou mauvais, réactionnaire ou innovant, stimulant ou lobotomisant. “.

C’est déjà mieux, mais quid d’un manga qui n’obéirait pas à ces codes ? Quid des auteurs à l’univers mature et très personnel publiés en France, comme TANIGUCHI Jiro, MATSUMOTO Taiyô ou SAKAGUCHI Hisashi ? Quid du manga alternatif, représenté depuis presque 40 ans par le magazine Garo, mais aussi par des revues comme Comic Cue ou Error ? On ne blâmera d’ailleurs pas l’auteur de l’article de ne pas connaître cette frange adulte et/ou alternative du manga, devant le peu de cas que font les éditeurs français de son existence. Mais on imagine facilement notre colère si un journaliste japonais faisait un article sur la bande dessinée française en ne s’intéressant qu’à Lanfeust de Troy ou Titeuf, ignorant jusqu’à l’existence de la ” nouvelle bande dessinée française ” (à laquelle Télérama a également consacré un dossier cet été, heureusement mieux renseigné que celui-ci). Certes au Japon, le manga et le DA commercial ont une visibilité et un poids économique écrasants (de la même manière qu’en France 100 exemplaires du dernier XIII se vendent pour un seul de L’ascension du Haut-Mal de David B.). Mais il convient de ne pas oublier, ou d’apprendre une bonne fois pour toutes, que, même là-bas, il existe bel et bien un dessin animé d’auteur (mais ça, tout le monde le sait depuis la canonisation médiatique de MIYAZAKI) et une bande dessinée créative, innovante, qui ne fonctionne pas sur les archétypes éculés décrits par GOMARASCA.

Le dernier article nous a frappés par son ton méprisant. La journaliste se penche (pas trop bas, visiblement) sur l’exposition consacrée à MURAKAMI Takashi par la Fondation Cartier, et surtout sur Coloriage, exposition conçue par MURAKAMI dans le même lieu. Reconnaissons bien entendu que Catherine FIRMIN-DIDOT a le droit de ne pas avoir aimé cette double expo et son principe. Mais n’en est-elle pas simplement passée à côté ? Certes, l’univers coloré et volontairement ” léger ” de MURAKAMI peut agacer. Certes, Coloriage est un immense fourre-tout, où des répliques géantes des robots de Gundam côtoient des artistes contemporains japonais, sans réelle mise en perspective. Mais les reproches que la journaliste adresse aux deux expositions nous semblent hors-sujet. On la sent choquée par la volonté de MURAKAMI de faire cohabiter des ” oeuvres d’artistes ” avec les ” produits de la sous-culture japonaise que nous cherchons désespérément à épargner à nos enfants “ (sic).

MURAKAMI veut-il vraiment nous faire croire qu’une figurine Pokémon s’apparente à une oeuvre d’art ? Non. L’artiste japonais n’est pas un idiot, et nous non plus ! Il semble plutôt qu’il nous invite à mieux comprendre les interdépendances entre cette culture populaire et un certain art contemporain nippon qui s’en nourrit. Par la même occasion, il abolit (temporairement) la frontière entre ” Beaux-Arts ” et ” arts mineurs ” en faisant entrer l’illustration ou la bande dessinée dans un musée (le formidable bestiaire de MIZUKI Shigeru avait fière allure ainsi présenté), pour mieux nous interpeller sur notre conception de l’art. Pourquoi pas ?
Concernant l’accusation de ” mièvrerie revendiquée “ de l’exposition et son ” refus de changer le monde “, même si elle n’est pas totalement injustifiée, il ne nous a pas semblé que les oeuvres présentées se caractérisaient toutes par de ” l’infantilisme “ ou de la ” légèreté “. Le Shinjuku Castle, palais de carton de AIDA Makoto est conçu en référence aux habitations des SDF japonais, qui prolifèrent depuis l’éclatement de la ” bulle économique “. Quant aux peintures oniriques de AOSHIMA Chiho, certes fort colorées, ne sont-elles pas hantées par des fantasmes féminins morbides ?
Au-delà de ces accusations, c’est bien la remise en cause par ces expositions de ” notre sacralisation de l’art “ qui a choqué Catherine FIRMIN-DIDOT. Une conception de l’art bien arrêtée, qu’on est libre de ne pas partager.

Pourquoi alors publier de tels articles ? Parce qu’il vient un temps où manga et animation finissent par avoir un tel retentissement que les passer sous silence, c’est risquer de ne pas être ” dans l’air du temps “. Parce que lorsque la concurrence en parle, Télérama est bien obligé d’en parler, de bricoler vite fait un ” dossier ” sans cohérence, en prenant appui sur une actualité ” chaude ” (le livre de GOMARASCA, l’exposition MURAKAMI) avec une bonne image en couverture histoire de frapper fort. Du coup, l’intention manquant d’honnêteté, les articles manquent de professionnalisme et de connaissances.
La culture (les cultures devrions-nous dire, le terme s’accommodant mal du singulier) vit, avance, progresse, dans les voies qu’elle désire explorer, selon les attentes des publics, mais surtout, envers et contre l’avis de ceux qui n’ont qu’une seule obsession, la fixer, la cristalliser, pour mieux la posséder et s’en gargariser. Toute culture ne doit ainsi se regarder qu’avec humilité, aux antipodes des parti pris de ce dossier mal foutu, à la limite de la malhonnêteté, en un mot, indigne de Télérama.

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