Kiki la petite sorcière

La perte de l'insouciance

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Depuis que le Studio Ghibli fait l’unanimité au sein de la presse et du grand public, il est désormais courant à chaque nouvelle sortie de s’adonner au jeu du « à quelle tendance rattacher cette oeuvre ? », à savoir : le merveilleux d’un Chihiro, l’écologisme grandiloquent d’un Mononoké, ou le réalisme social d’un Tombeau des lucioles ? Situé dans la chronologie Miyazakienne entre Totoro et Porco Rosso, Kiki, la petite sorcière est une fable réaliste à classer dans la catégorie « quête initiatique ». Nous suivons le parcours de Kiki, petite sorcière dégourdie, qui, à l’orée de ses 13 ans, doit quitter les siens pour partir faire son apprentissage dans une ville étrangère. Pourquoi ? Parce que c’est la tradition chez les sorciers. Où va Kiki ? Déterminée, à califourchon sur son balai, elle fonce droit vers le soleil, à l’assaut d’une charmante ville côtière.

Un apprentissage non balisé…

Très vite, on s’aperçoit que la sorcellerie n’est qu’accessoire au déroulement de l’histoire. Si Kiki possède les attributs de la sorcière (balai, chat noir doté de la parole…), c’est surtout pour instaurer un contexte accrocheur, et faciliter l’identification à une héroïne affranchie de tout référent à quelque catégorie socio culturelle. MIYAZAKI pose néanmoins le postulat d’un inné chez chacun : n’ayant d’autre don à exploiter que sa capacité à voler, Kiki devra donc user de son intelligence et de sa volonté pour se perfectionner, et ainsi jouir d’un savoir faire à mettre au service de la communauté.

Le concept d’apprentissage selon MIYAZAKI est intéressant : là où l’on aurait pu s’attendre à une transmission de savoir par des plus âgés (enseigné par exemple au sein d’une école, comme dans la saga Harry Potter), Kiki devra en fait apprendre seule, en se confrontant au monde. Fi d’étapes imposées par une institution extérieure, les épreuves s’érigent d’elles-mêmes : ce sont celles qui jalonnent la vie de tout être humain au sortir de l’adolescence, à savoir trouver un toit, des amis, un travail…bref, sa place au coeur d’une société.

… Et de la place pour tous

De manière très pragmatique, Kiki se sert de sa capacité à voler en effectuant des livraisons pour le compte d’une boulangerie ! Contrairement à son ami Tombo son jeune prétendant, qui se désespère de ne pouvoir voler alors qu’il rêve d’aller dans les airs -, Kiki a donc su tôt identifier ses compétences pour les exploiter au mieux. « Ce que j’ai envie de dire à ces petites filles ordinaires, pas particulièrement jolies, c’est que même si le monde est très compliqué, elles ont en elles la force suffisante pour y faire face. Mais pour cela, il faut se réveiller », argumente MIYAZAKI Hayao.

C’est d’ailleurs en ayant enfin évalué ses capacités à leur juste mesure que Kiki tirera Tombo d’un mauvais pas : encore soumis à des aspirations qui ne collent pas à sa réalité, le jeune homme n’a toujours pas trouvé sa voie.

Là où s’esquisse par conséquent un concept de société assez rigoriste qui peut prêter à polémique (pas de place pour les idéalistes au sein d’une société ; chaque citoyen s’identifie à son travail, et trouvera sa place au sein d’une communauté dès lors qu’il aura trouvé comment la servir…), MIYAZAKI ménage néanmoins une place au rêveur solitaire : ainsi, le personnage d’Ursula, ermite peintre, qui a choisi de vivre en autarcie au coeur de la forêt pour mieux y peindre la Nature, est une figure charismatique du film. Un choix qui semble donc acceptable pour l’auteur, s’il est assumé pleinement.

Le personnage d’Ursula est d’ailleurs pour MIYAZAKI l’occasion de s’attaquer à une tranche d’âge peu présente dans ses longs métrages : si le réalisateur dépeint à merveille la gestuelle des petites filles, il met rarement en scène des jeunes femmes. Délicieusement sexy dans ses allures garçonnes – vêtue d’un débardeur et d’un short en jean, se déplaçant en stop… – , Ursula symbolise la jeune fille indépendante et marginale, l’artiste retiré de la société. A l’opposé, le personnage de Mme Osono boulangère et logeuse de Kiki – représente la figure maternelle, mariée et bientôt mère de famille. Le troisième âge, présent de manière récurrente dans les oeuvres de MIYAZAKI (la vieille sorcière de Chihiro, la matronne pirate du Château dans le ciel…), est ici traité de manière moins fantasque que d’habitude, à travers le personnage d’une vieille dame confrontée à l’ingratitude de sa petite-fille. Le parcours de Kiki est donc jalonné de rencontres féminines d’âges différents, un panel de modes de vie variés, chacun traités avec respect.

Le merveilleux est ailleurs

On le voit, les protagonistes du film n’ont donc rien d’extraordinaire. Si les thèmes de prédilection de MIYAZAKI sont encore une fois présents (machines volantes, respect de la Nature, paysages magnifiques), et qu’un souffle humaniste balaie son oeuvre, on reste néanmoins face à une intrigue qui peut s’avérer peu trépidante, ne faisant appel ni au merveilleux ni à des retournements de situation rocambolesques. Un petit air délicieusement routinier sous tend ainsi le film : Kiki s’ennuie dans sa boulangerie, se heurte aux attitudes hautaines des jeunes filles de son âge, redoute l’avenir… Mais MIYAZAKI évite le pathos et prend le parti pudique de désamorcer les scènes dramatiques par un éclat de rire dès que l’émotion affleure de manière trop poignante.

Bref, un équilibre assez juste qui prend le parti de présenter le quotidien comme une aventure, et de démontrer que même abordée de manière réaliste, la vie n’en sera ni plus rude, ni moins intéressante.

C’est le mélange d’amertume et d’excitation, lié à la perte de l’insouciance au sortir de l’enfance, qui fait le charme indéfinissable de Kiki, la petite sorcière. « Je crois à la force des contes, commente MIYAZAKI. Ils ont un rôle important dans la formation de l’être » : on l’aura compris, comme souvent, le réalisateur adresse d’abord son message aux plus jeunes. Mais après tout, dans le contexte socio culturel qui est actuellement le nôtre, truffé de post adolescents qui poursuivent la quête toujours perfectible – du bonheur individuel, peut-on vraiment se targuer d’avoir trouvé sa voie, même passé 20 ans ?…

Les citations de MIYAZAKI Hayao sont extraites du dossier de presse du film.

A lire : le dossier sorcières dans AL n°100 (articles sur le doublage français, le roman original…).

Accéder à http://www.animeland.com/index.php?rub=special&id=2#” class=”lienvert” target= “_blank”>la fiche technique et à la bande annonce du film.

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