Alors que son premier long-métrage, Une Aube Nouvelle, sort aujourd’hui dans les salles obscures de France sous l’impulsion de ADN, le réalisateur Yoshitoshi Shinomiya était présent au festival d’Annecy pour le présenter en avant-première aux festivaliers. Dans un contexte particulièrement difficile pour les films originaux, l’artiste s’est confié à AnimeLand sur la production de ce métrage artistiquement délicieux co-produit par Miyu et Asmik.
AnimeLand : Monsieur Shinomiya, avant d’aborder votre film nous souhaitons présenter votre parcours aux lecteurs français : avez-vous bien fait vos débuts sur Voyage vers Agartha en 2011 ? Comment avez- vous été recruté ?
Yoshitoshi Shinomiya : Oui, en effet, c’était mon premier travail dans le monde de l’animation. J’avais été recruté alors que je travaillais en tant qu’artiste de peinture traditionnelle japonaise mais je voulais vraiment travailler dans l’animation, tout en considérant l’animation comme œuvre d’art. L’animation est un monde très commercial et portant je voulais y entrer. À l’époque, j’aimais beaucoup les films de monsieur Shintai donc j’ai écrit à son studio pour y entrer.
« Cela ne m’intéresse pas de faire des décors photoréalistes. »
AL : Vous êtes surtout un artiste connu pour les décors n’est-ce pas ?
YS : En réalité, je m’intéressais aussi à l’animation et au travail des animateurs. Et depuis très jeune, je faisais déjà de l’animation pour mon plaisir, mais lorsque l’on travaille réellement pour le secteur de l’animation, notamment en tant qu’indépendant, il est plus facile de travailler sur les décors que dans l’animation en tant que telle parce que très souvent les animateurs sont intégrés au studio.
AL : Nous avons le sentiment qu’aujourd’hui, les décors tendent toujours plus vers le réalisme. Vos décors semblent être moins réalistes, un peu plus “poétiques”. Qu’en dites-vous ?
YS : Moi, j’aime beaucoup l’animation à l’époque pré-numérique. Je pense que les décors et l’animation doivent refléter l’aspect psychologique des personnages, donc ça ne m’intéresse pas de faire des décors photoréalistes. Je ne cherche pas à réaliser quelque chose de réel, étant peintre à l’origine je préfère reconstituer moi-même les décors que j’interprète.
AL : Aujourd’hui nous parlons de vous comme réalisateur mais vous êtes aussi animateur. Permettez-nous de vous montrer cette séquence tirée de Your name : est ce bien vous qui l’avez animée ? Que pouvez-vous nous en dire ?
YS : (Il sourit en revoyant la scène) L’équipe du film m’a confié cette séquence un peu particulière et déjà à l’époque je réalisais de l’animation “artistique”. Sur cette scène, je me suis occupé de tout, on peut presque dire que j’étais le metteur en scène de cette séquence ! En tout cas, j’ai beaucoup appris notamment sur le plan technique grâce à cette expérience. Ca m’a servi pour la suite.
AL : Monsieur Shinomiya, en quoi votre précédente réalisation Mottainai vous a aidé à gérer la réalisation de Hana Rokushou ga Akeru Hi ni (titre vo d’Une Nouvelle Aube) ?
YS : La grande différence par rapport à mes travaux précédents est que je travaillais précédemment sur des formats courts alors que là c’est mon premier long métrage. Sur un format court, je peux régler moi-même les problèmes alors que sur du long, je dois déléguer et faire confiance.
AL : Comment avez-vous géré cet aspect-là ?
YS : Prenons en exemple une séquence qui a été faite en France, en stop motion. Je ne suis pas un spécialiste de cette technique, donc j’ai été obligé de faire confiance. Il y a aussi des images qui ont été filmées dasn l’eau, puis des autres plans furent pris par une caméra capable de gérer plusieurs couches et c’est quelque chose que je ne maitrise pas. Ce sont des moments qui m’ont aidé à faire confiance à l’autre, et à dépendre de lui.
AL : Combien de temps a duré la production du film ? Était-ce difficile de trouver des sponsors ?
YS : La production ou plutôt la fabrication du film a duré entre un an et demi et deux ans, mais avant cela, j’ai passé beaucoup de temps à chercher un distributeur et une équipe, environ cinq ans. J’ai aussi parfois dû changer de studio, donc le parcours a été assez long. Enfin, le financement a été géré par les producteurs, je ne peux donc pas trop en parler.
AL : Vous n’avez pas souvent eu l’occasion de faire des storyboard n’est-ce pas ? Avez-vous reçu de l’aide ? Qu’avez-vous en tête au moment de faire celui du film ?
YS : En réalité, j’ai beaucoup travaillé sur les courts métrages pour la publicité ou sur des clips musicaux, justement pour étudier et savoir comment écrire un storyboard et comment gérer la mise en scène. Si j’ai accepté autant de petits formats, c’est parce que je souhaitais étudier après des réalisateurs. Même concernant des choses très bêtes, je demandais conseil à monsieur Shinkai, comme par exemple quel Micron (marque de feutre) il utilisait (rires). Et non, je ne pense pas aux décors en priorité. C’est vraiment l’histoire et le texte écrit avec des mots qui priment. J’essaye même de ne pas dessiner les concepts art sinon je ne fais que ça (rires).
AL : Il y a quelque chose qui nous a marqué dans le storyboard, c’est votre habitude de mettre des éléments au premier plan, comme ici. Que signifie cette intention ?
YS : Il y a trois raisons à cela. La première est que c’est quelque chose de très fréquent dans l’animation 2D pour faire sentir le volume et la profondeur de l’espace. La seconde est pour montrer le côté très rétréci, très étroit de la maison et enfin la dernière est que je souhaitais que le spectateur soit complètement immergé dans le décor. Pour rebondir sur l’aspect psychologique des personnages vis-à-vis du décor, s’il y a quelque chose au premier plan, cela donne l’impression que nous sommes réellement dans cet espace et cela incite le spectateur à y entrer, à participer.
AL : Vous êtes aussi chara-designer sur ce projet, mais on retrouve également le nom de Utsushita au crédit. Comment avez-vous réparti les rôles ? Avez-vous fait beaucoup d’animation-clé vous-même ?
YS : Pour le chara-designer, monsieur Utsushita (Tengoku Daimakyou) a travaillé sur une première base puis j’ai tout repris pour terminer. Pour l’animation, il y a deux noms en tant que directeurs de l’animation, Hamaguchi Shôhei (animateur sur Le Chevalion d’Eon) et moi, cela montre à quel point chacun a pu être concerné par le rôle.
« La plupart des animateurs réalise la séquence demandée alors que Norio Matsumoto interprète et joue la séquence, comme le ferait un véritable acteur. »
AL : Cette séquence en vue à la première personne est superbe. Qui l’a animé ?
YS : C’est sûrement moi, j’adore dessiner des mains (il rigole franchement) ! Puisque c’est difficile, ça vaut le coup de faire des mains, d’autant que ce film parle des artisans des feux d’artifice, je tenais donc beaucoup à la représentation de la main dans le film. En fait, quand on montre une main à l’écran, je travaille beaucoup sur les ongles et aussi la partie blanche sur les ongles… Quand un personnage attrape quelque chose, j’essaye de montrer cette partie blanche. Ce sont les ongles qui rendent l’image réaliste (rires).
AL : Nous sommes surpris de retrouver l’animateur vétéran Nakura Yasuhiro (Mémole, chara-designer sur Metropolis). Son art est si délicat. Pouvez-vous nous parler de sa personnalité et de son travail sur le film ?
YS : En fait, il y a plusieurs autres vétérans qui ont participé mais qui ne sont pas crédités (il rit jaune). Chaque animateur n’avait pas une grande quantité de scènes à produire, mais je suis ravi qu’autant de vétérans se soient intéressés à mon film et aient voulu participer. J’ai pu vraiment discuter avec eux, j’ai fait des réunions avec eux et entendre leur histoire est quelque chose de très précieux. J’ai eu l’impression de faire partie de leur cercle et cela m’a rendu heureux. Il y a d’autres animateurs comme Takashi Nakamura (directeur d’animation sur Akira) ou Shinya Ohira qui ont travaillé sur ce film. Je n’aurais jamais cru rencontrer un jour ces animateurs dans ma vie !
AL : Justement, discutez-vous beaucoup avec les animateurs ou laissez-vous cela au directeur d’animation ? On remarque que tous les styles d’animateur sont présents, même certains au style très réaliste comme Norio Matsumoto !
YS : (Il rigole en entendant le nom de Matsumoto) Monsieur Matsumoto s’est occupé de trois plans, dont la scène dans laquelle Kaoru danse. Nous n’avons pas beaucoup discuté, c’est surtout lui qui a fait des propositions. C’est quelqu’un qui sait interpréter la séquence qu’il doit animer. La plupart des animateurs réalise la séquence demandée alors que monsieur Matsumoto interprète et joue la séquence, comme le ferait un acteur. Il faut comprendre cela, les animateurs sont comme des acteurs. À un moment donné dans le storyboard, un élément était lié à la mythologie, mais comme cela compliquait la lecture, j’ai supprimé cela et j’ai refait le storyboard. À ce moment-là, monsieur Matsumoto, quand il a fait sa proposition, m’a dit « ah, ici je sens qu’il y a quelque chose de mythologique » ! J’étais très étonné de sa pertinence, il avait senti la chose ! En fait il y a vraiment des gens très prestigieux qui ont travaillé sur ce film comme Takayo Nishimura (une animatrice qui travaille très souvent avec Makoto Shinkai), Takashi Nakamura donc, ou encore Nobutake Itou (un fidèle de Masaaki Yuasa).
AL : Quand nous avons rencontré monsieur Shinkai, il nous disait qu’il était désormais impossible de montrer des scènes violentes au cinéma, même quand il s’agit de sensibiliser le grand public sur des sujets dangereux, comme les séismes. Monsieur Takahata avait réussi à le faire. Qu’en pensez-vous ?
YS : Je pense que monsieur Shinkai et moi avont des visions très différentes. Monsieur Shinkai occupe une place très importante dans l’industrie. Il est au centre de « l’animation » et il essaye sûrement de transmettre ce qu’il faut faire dans le milieu de l’animation japonaise ou à une echelle mondiale. Pour ma part, c’est la première fois que je réalise un film, et je pense que je dois traiter tous les sujets, y compris des choses osées comme le problème de l’écologie ou de la globalisation. Sans ce côté social, je pense que, à mon stade, cela ne tiendrait pas debout.
AL : Avez-vous une dernière anecdote à partager sur la création d’une scène de votre film ?
YS : Aujourd’hui il est difficile de faire un long métrage original mais j’ai eu beaucoup de chances car j’ai pu trouver des gens sensibles à l’animation artistique et je leur en suis très reconnaissant. J’espère pouvoir continuer à travailler avec ces personnes.
Entretien préparé par Bruno de la Cruz et réalisé par Carole Martinato depuis Annecy, avec madame Shôko Takahashi à l’inteprétariat. Remerciements à Games of com pour la tenue de cet entretien.






