La joueuse de Go

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Place des Mille Vents, dans le froid de l’hiver mandchou, une jeune fille fête sa centième victoire au jeu de go. Elle n’a pas encore seize ans. Issue d’une famille anciennement riche et puissante, ayant presque tout perdu lors de l’invasion japonaise de 1931, elle partage sa vie entre son foyer, le lycée et le jeu de go, auquel elle excelle. Une fois assise face aux damiers gravés dans le granit des tables de la place des Mille Vents, son esprit s’échauffe, elle vit enfin, sortant de la monotonie de son existence protégée.
Un jour, elle assiste par hasard à une révolte de l’Union des Résistances, organisation de lutte contre l’envahisseur japonais. Elle y croise deux étudiants, Min et Jing. Le premier devient son amant, et l’apprentissage de l’amour se marie avec celui des idées nouvelles qui secouent le pays. L’amour et la liberté vont la faire souffrir pour la porter finalement vers son propre chemin. Elle va s’éloigner des siens comme de la Chine traditionnelle, comme de son amie Huong, destinée à être mariée de force. En rupture avec son environnement, la joueuse de go prend conscience de la fausseté des ses repères. Le go devient plus que jamais son refuge, dans lequel elle peut s’oublier. La Chinoise ne pourra jamais retrouver l’insouciance perdue. Et elle ne le souhaite pas. Elle ignore encore que, lentement, approche l’ennemi japonais. Un après-midi, un inconnu peu commun s’approche d’elle et de ses pions. A tour de rôle avec la joueuse de go, l’officier japonais prend la parole pour raconter son histoire.
La première neige tombe sur Tôkyô quand le jeune homme va, comme il le dit, accomplir « son destin de soldat ». Embarqué pour la Mandchourie, « pays frère », il accomplit quelques missions de lutte contre ceux qu’on nomme « terroristes », avant de fouler le sol de la ville de Mille Vents. Entre l’entraînement et les prostituées, il se souvient : la mort de son père dans le tremblement de terre de Tôkyô ; les adieux de sa mère, son jeune frère, sa petite soeur, mais aussi la rencontre de la prostituée Lumière. Il pense à son pays, le Japon des années trente, fière puissance expansionniste. Un pays qui a élevé ses enfants dans l’exaltation de la mort volontaire, un pays où la plus grande gloire est celle de mourir pour lui. L’officier pense sans cesse à la mort, à sa mort, elle ne lui fait pas peur, au contraire, elle le pousse à l’action. Elle donne un sens à sa vie. Un après-midi, il bat au go le capitaine Nakamura, officier des renseignements. Persuadé que la ville est infestée de terroristes, Nakamura veut faire du jeune homme un espion chargé de les démasquer. L’officier ira donc jouer au go place des Mille Vents, afin d’espionner les traîtres mandchous. Déguisé en Chinois, il s’approche du damier d’une jeune fille qui semble jouer contre elle-même. La Mandchoue l’invite à s’asseoir.

Face à face, chacun va observer l’autre, tentant de deviner ses pensées et ses émotions à travers le jeu, mais aussi les gestes et les regards. Comme dans tout art de la guerre, la connaissance de son ennemi est essentielle pour le battre. Le go est une conquête de territoire, les pions blancs et noirs se pressent les uns contre les autres, s’encerclent pour mieux enfermer. Il faut apprendre à connaître son adversaire, mais aussi se connaître soi.
L’officier tente de déchiffrer les gestes et le jeu de la Chinoise, imperturbable, mais qui trahit malgré tout ses émotions. Il se fait prendre à son propre piège en découvrant avec la jeune fille des sentiments qu’il n’avait jamais éprouvés, une complicité au-delà des mots, quelque chose de si profond que le sens même de sa vie va changer. La Chinoise aussi apprend à le connaître à travers son jeu, sans qu’il ne réponde jamais à sa question : « Qui êtes-vous ? ». Intrigué par la main de go de son adversaire, la jeune fille va même tricher, pour comprendre sur l’officier des choses que lui-même ignore. La guerre va empêcher cet amour naissant de s’épanouir comme il aurait, peut-être, pu le faire.
Au moment où l’officier prend conscience de ce qu’il désire, il doit quitter la ville pour marcher sur Pékin. Mais le sens de sa vie a changé. Acculé, pour la première fois, il lit en lui-même et voit qu’il n’est plus le soldat japonais modèle qu’il était. La Chinoise aussi va partir de Mille Vents, abandonnant les siens et ses pions de go.
Mais leur partie n’est pas terminée. La dernière conquête sera celle de leur liberté, quel qu’en soit le prix.

Cet affrontement tragique est aussi celui d’une Chine agressée par le Japon. A l’image de la joueuse de go, la Mandchourie, et la Chine toute entière, sont secouées par les drames de l’occupation nippone et les idées révolutionnaires. L’éveil de la jeune fille est celui d’un pays, la Chine des années trente, tiraillée entre son immobilisme social, politique et économique, et l’appel de la modernité. Millénaire, figée, cette Chine est aussi celle des républicains et des communistes. Une Chine impuissante à résister aux pressions occidentales et japonaises. L’invasion de la Mandchourie, en septembre 1931, est le premier pas en Chine du Japon. A la tête de cette région les Japonais placent le dernier Empereur de Chine, destitué en 1909 avec l’avènement de la République. En 1932, la Mandchourie est ainsi devenue le Mandchoukouo, Etat prétendument indépendant, mais en réalité annexé par le Japon.
Le Japon, qui se considère alors comme la lumière de l’Asie, pays moderne, puissant, agressif, conquérant, nationaliste, gouverné par les militaires, est décrit avec beaucoup de recul. L’auteur, chinoise, aimant la culture nippone, le raconte tout en finesse à travers le récit du jeune officier. La partie de go que jouent les protagonistes révèle l’ambiguïté des rapports entre les deux pays, amour et haine mêlés. Une Chine qui craint le Japon dont elle sait pourtant qu’il lui doit beaucoup de sa culture (dont le jeu de go !). Un Japon froid, méprisant pour cette Chine « décadente », mais qui le fascine, qu’il considère comme une mère lointaine. Deux mondes si éloignés et pourtant si proches. Comme pour les deux protagonistes du roman, l’issue de l’invasion de la Chine par le Japon sera tragique. Pour Shan SA, « la guerre de 1937-1945 fut une partie de go entre la Mort et la Vie ».

Cette superbe histoire, écrite dans une langue sobre, concise, sensuelle, poétique (Shan SA écrit en français, une belle prouesse), est un magnifique tableau de deux cultures qui s’affrontent et de deux jeunesses sacrifiées. L’auteur peint aussi de beaux portraits de femmes chinoises et japonaises, poignantes et subtiles. L’alternance de passages légers et sombres donne un équilibre parfait à l’ensemble, évitant toujours le mélodrame, mais sonne toujours juste, dans la douleur comme dans la joie. Au-delà de son contexte historique passionnant et souvent mal connu en Occident, La joueuse de go est un très beau récit de conquête de soi et de l’autre.

©Irmeli Jung

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