Scandale de Akira KUROSAWA

Eloge de la faiblesse

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Scandale s’inscrit comme une création en trompe l’oeil. On croit deviner une histoire de tribunal, un réquisitoire contre la presse à scandale, mais très vite, ce long métrage bascule vers autre chose. Akira KUROSAWA lui-même l’avoua : son film a été cannibalisé par un souvenir issu de son inconscient.

Surgi de la nuit

Tout commence avec une histoire plutôt simple : Ichiro, un peintre à la renommée naissante, se fait photographier par des paparazzi dans la chambre d’une chanteuse célèbre, la jolie Miyako, rencontrée par hasard. Le journal Amour les « accuse » d’être amants. Ulcéré par ces ragots, Ichiro vient coller son poing dans la figure du directeur d’Amour et décide de porter plainte contre le journal… Le récit de KUROSAWA présente un visage à priori clair : tourné en 1950, en pleine occupation américaine jugée aliénante, il se veut comme un réquisitoire pour le droit à la vie privée. Par ailleurs, Scandale est aussi influencé par des cinéastes américains comme Billy WILDER : film de tribunal, il met en scène une justice impuissante à faire triompher le bon droit naturel du citoyen… Pourtant, malgré ces deux orientations a priori inévitables, Scandale va opter pour une troisième voie à laquelle on ne s’attendait pas.

Qui dit procès, dit en effet avocat. Celui placé à la défense de Ichiro et de Miyako va se révéler rapidement comme le personnage central. Suite à de nombreuses réécritures du script pour donner à ce personnage toute sa mesure, KUROSAWA réalisa soudain que ce personnage prenant de plus en plus de place, il le connaissait réellement ! En effet, à une époque où il fréquentait un bar, KUROSAWA fit la connaissance d’un ivrogne lui ayant fait une forte impression : père d’une jeune fille malade et lucide sur sa déchéance, il marqua l’esprit du cinéaste très surpris de le voir réapparaître dans Scandale… A ce titre, la scène dans laquelle il apparaît se révèle assez singulière : aperçu dans la nuit à travers un carreau brisé, le petit homme rondouillard et à l’air ridicule (Takashi SHIMURA, parfait dans son rôle de pauvre homme) surgit dans la maison d’Ichiro, muet et le regard un peu fou. Le parallèle entre la nuit et l’inconscient du réalisateur est presque trop beau pour être vrai.

Le film va en fait tourner entièrement autour du personnage incarné par SHIMURA. Corrompu par le directeur de publication d’Amour, il va se laisser enfermer dans une spirale du mensonge. Sa fille, tuberculeuse et alitée, sera la seule à réellement comprendre les tourments qui l’agitent. Ichiro a lui aussi compris la duplicité du personnage mais, ému par le destin de sa famille, il décide de lui faire confiance jusqu’au bout. Il ne s’agit plus seulement de faire triompher le bon droit de deux citoyens, mais aussi de sauver un homme de la déchéance morale vers laquelle il se dirige.

Une réalisation au service d’un propos

Malgré les moyens limités de l’époque, KUROSAWA n’en réalise pas moins un film d’une remarquable qualité formelle. Ainsi, les plans tournés dans la rédaction d’Amour dans laquelle les journalistes semblent prisonniers, ou encore la scène où l’avocat découvre la surprise de noël préparée par Ichiro pour sa fille prouvent le savoir faire du metteur en scène japonais (formidable travail de cadre !), et son souci de proposer une mise en scène soulignant les ruptures et interrogations morales de ses protagonistes. De plus, la direction d’acteur est tout simplement remarquable. Certes, les actrices sont quelque peu délaissées par le réalisateur au profit des hommes (encore que l’amie de Ichiro propose un joli portrait de femme moderne), mais l’interprétation de MIFUNE, SHIMURA et même des personnages secondaires comme l’avocat de la partie adverse démontre le souci avec lequel KUROSAWA envisageait la progression dramatique de son récit et l’importance de donner une dimension humaine la plus complète possible à ses personnages.

La filmographie de KUROSAWA ne compte pas uniquement des films en costume. Scandale fait ainsi partie de ces oeuvres délaissés par les amateurs du grand réalisateur au profit de métrages comme Rashomon ou Les sept samouraïs. Pourtant, force est de reconnaître un « jeune » KUROSAWA présentant déjà de grandes qualités de metteur en scène. Il n’est pas non plus question de le juger à l’aune des suivants. Scandale vaut pour lui-même, en tant que manifeste esthétique et thématique d’un cinéaste dont l’humanisme a toujours été le point central de sa réflexion.

Un mot sur l’édition française

Les Editions MK2, habitués des rééditions de classiques, proposeront le 26 octobre un coffret DVD regroupant Scandale et L’Idiot. Le cinéphile ne manquera pas de noter que les deux films sont proposés en 4/3e, en lieu et place d’un 16/9e. Interrogé à ce sujet, MK2 affirme qu’il s’agit bien du format d’origine, puisque leur politique consiste à retrouver toujours les versions les plus « pures » des métrages… Par ailleurs, on notera un master non exempt de défaut lors des premières minutes (rayures, saletés…). Là encore, MK2 estime ces défauts imputables à la bobine d’origine : pour une oeuvre de plus de cinquante ans, il n’y a rien là de surprenant. Par ailleurs, le long métrage est proposé en version originale sous-titrée uniquement…

On notera aussi la présence de bonus : une présentation par le critique de cinéma et écrivain Chales TESSON et une interview réalisée par ce dernier de Nicolas SAADA, critique de cinéma et scénariste. Ces commentaires sont renforcés par la présence de scènes commentées par TESSON. Les apports des deux hommes sont précieux pour décrypter le long métrage.

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