Une manga alternative

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L’histoire de la bande dessinée d’auteur au Japon est encore à écrire. Dans les années 60, un courant réclamant une manga plus adulte et réaliste, le Gekiga, donne naissance à la revue Garo en 1964. Cette revue-phare est d’abord celle du Gekiga, puis celle de toutes les avant-gardes durant les quatre décennies suivantes. Grâce à Garo, et à des éditeurs à la marge de l’exploitation commerciale de la manga, génération après génération, des jeunes auteurs se démarquent de la production dominante, pour créer une manga différente.

Nous vous proposons ici un petit panorama de la jeune création ” alternative ” d’aujourd’hui, à travers 5 auteurs. Mais attention : ces auteurs ne forment pas un ” courant ” : certains explorent des thèmes liés au quotidien, d’autres des univers anormaux ou expérimentaux ; plusieurs ont commencé à Garo, d’autres non… Ce qui caractérise en premier lieu ces cinq auteurs, c’est la diversité de leurs travaux. Leurs seuls points communs sont de faire partie d’une nouvelle génération qui a commencé à publier au début des années 90, et le fait de créer en marge des structures, thèmes, styles, de la manga commerciale pour adolescents. Pour la plupart inconnus en France, ils pourraient bien faire parler d’eux un jour ou l’autre.

Prudence toutefois : ce panorama est limité car il est à l’heure actuelle très difficile de se procurer des ouvrages de la scène manga alternative, et les traductions sont rarissimes. Ces auteurs ont été choisi parce que nous avons pu lire une – petite – partie de leur travail. Cela ne veut donc pas dire qu’ils sont les seuls, ni forcément les plus représentatifs de la manga alternative d’aujourd’hui… De plus, vu le peu que nous avons pu lire d’eux, il nous est impossible pour l’instant de prétendre à une bonne connaissance de leurs oeuvres.

Les récits qui sont cités ici, ainsi que les renseignements bibliographiques, sont tirés de : – Manga, une plongée dans un choix d’histoires courtes (Maison de la Culture du Japon à Paris, 1999), catalogue de l’exposition organisée en décembre 1999 à la Maison du Japon.
Extrême Orient (Humanoïdes Associés, 1996), premier – et seul – tome de l’anthologie de manga érotique dirigée par Frédéric BOILET. – Secret Comics Japan (Cadence Books, 2000), anthologie américaine de la manga alternative, dirigée par SHIRATORI Chikao, ancien éditeur pour Garo.

FURUYA Usamaru

Un mangaka à part. D’abord un parcours atypique : étudiant en sculpture aux Beaux-Arts, il se passionne pour la danse butoh et l’expression corporelle. Il vient à la manga sans rien connaître de ses conventions de style et de narration. Il débute en 1994 dans Garo avec Palepoli, une manga en quatre cases, dont les épisodes sont regroupés en album en 1996. Par la suite, tout en continuant sa collaboration avec Garo, il s’oriente vers des magazines Seinen (pour jeunes hommes) à plus forts tirages, comme Young Sunday. Il y réalise Short Cuts, une manga humoristique sur des jeunes filles ” branchées “. Loin d’étouffer sous les contraintes de la manga commerciale, il continue d’innover tout en gagnant en popularité.
Les extraits de Palepoli, que nous avons pu lire dans Secret Comics Japan, nous ont emballé… Les pages de cette manga en quatre cases sont indépendantes, mais se répondent parfois entre elles. Par exemple, FURUYA s’amuse à des variations, souvent hilarantes, sur un même thème : l’auteur qui voit son travail gâché par un fantôme farceur (dont les farces laissent des traces sur la page même que nous sommes en train de lire), les aventures du petit Takashi (un Little Nemo benêt, qui découvre les grands secrets de la nature sous le regard indifférent des adultes), une variation graphique autour du ramassage des ordures, etc… Son dessin, réalisé semble-t-il à la carte à gratter, fait plus songer à la gravure qu’au ” style manga “. FURUYA innove en permanence, à partir du cadre pourtant strict du ” gauffrier ” de deux cases sur deux, qui régit ses pages. Il s’amuse à détourner les codes narratifs (une scène racontée simultanément de quatre points de vue différents), et même certains archétypes et personnages de la manga ” classique ” (le célèbre tueur à gages impassible de Golgo 13, créé par SAITO Takao, exécute une marchande de glace qui l’a humilié…). A côté de ces épisodes réjouissants, certaines planches jouent sur la poésie des souvenirs d’enfance ou, au contraire, décrivent un univers étrange.

KAGO Shintaro

Peut-être un des auteurs les plus dérangeants de la nouvelle génération. Son but n’est ni plus ni moins que de ” détruire les structures traditionnelles de la manga “
Né en 1969, il fait ses débuts avec Uchû Dai Sakusen dans Comic Box, puis collabore principalement à des magazines pour adultes comme Cotton Comic, Comic Flamingo ou Manga Erotics. Il a publié plusieurs albums aux éditions Tôkyô Sanseisha, dont Dôryoku Sensen et Dôryoku Keikaku, deux satires féroces et sanglantes de la guerre.
Pour Kubo Shoten, il crée Hanran, une histoire de cape et d’épée, matinée de science fiction. Ses travaux les plus récents sont : Kigeki Ekimae Gyakusatsu, un recueil d’histoires érotico-horrifiques pour Otha (éditeur de la version japonaise de L’épinard de Yukiko), et Kagayake ! Dai-To-A-Kyo-Ei-Ken, une relecture gore et grotesque de la Seconde Guerre Mondiale au Japon.
Difficile de définir le travail de KAGO… Car derrière la volonté manifeste de choquer (certaines de ses images sont terrifiantes), se cache un esprit satyrique aiguisé et un humour noir assez réjouissant. Nous avons pu lire deux histoires de KAGO : Programme de santé publique dans Extrême Orient et Punctures (” Ponctions ” en français) dans Secret Comics Japan. Toutes deux sont des récits d’anticipation délirants, dont le grotesque commence par amuser, et finit par faire grincer des dents… Dans le premier, la connexion entre des univers parallèles permet aux plus riches de satisfaire leurs besoins sexuels grâce aux organes (sexe, langue, buste…) de leurs alter-ego nécessiteux dans d’autres dimensions. Ceux-ci arrivent jusqu’à eux en pièces détachées, par le biais d’un technologie aliénante. KAGO pousse le cynisme et la cruauté dans ses derniers retranchements, dans une satire des rapports de domination. Dans Punctures, les salarymen japonais se trouent certaines parties du corps pour vaincre l’anxiété (” j’ai enlevé mon estomac, plutôt que de vivre dans la crainte d’un ulcère “…). KAGO peint une société en pleine crise de folie collective, qui est aussi un peu la nôtre.

NANANAN Kiriko

Cette jeune femme au drôle de nom commence sa carrière en 1993 dans Garo, avec le récit Hole. Elle y devient vite populaire et, tout en continuant à publier pour Garo, s’oriente vers des magazines à plus forts tirages. Comme YOSHIMOTO, elle s’adresse à la jeunesse dans un souci de réalisme, mais en adoptant un point de vue féminin. Ses courtes histoires, au dénouement souvent abrupt, décrivent avec minutie les tourments amoureux, sans naïveté, et même avec une pointe de cruauté.
Nous avons pu découvrir deux de ses très courts récits : Heartless Bitch (” Salope sans-coeur “) et Painful love (” Amour douloureux “). Le premier prend la forme d’une conversation réaliste entre deux copines, l’une racontant sa dernière liaison avec une insouciance qui confine au cynisme. La seconde est un monologue intérieur, tout aussi juste, qui décrit, avec une grande économie de moyens, une rupture basée sur le mensonge.

YAMADA Naito

Née en 1965 dans le département de Saga, YAMADA Asako étudie d’abord le design, avant de publier sa première manga en 1983. Asufaruto zôn zutto (Rien que du bitume) paraît dans la revue de manga pour jeunes filles Deluxe Margaret. Suivant l’exemple d’autres dessinateurs, elle décide, quelques années plus tard, de proposer ses histoires à des magazines pour jeunes garçons. C’est ainsi qu’elle crée Kiss (1987) dans Young Magazine, prenant le pseudonyme de YAMADA Naito. Par la suite, elle publie aussi bien de la Shôjo (dans Feel Young ou Chorus) que de la Shônen manga (dans Manga Action ou All Man).
Dans un premier temps, elle dessine des comédies érotiques assez légères, avant de s’orienter vers des sujets plus ” adultes “. Ses recueils d’histoires courtes, French dressing et L’amant, mettent en scène le quotidien d’adolescentes oppressées par leur environnement social et familial. Parallèlement, elle publie des histoires érotiques au sein du trimestriel Manga Erotics, auquel collaborent également FUKUYAMA, KAGO, SUNA, YAMAMOTO (auteur de Asatte Dance, édité en France par Tonkam) et BOILET. Lequel lui a demandé de dessiner les décors du photomaton dans L’épinard de Yukiko.
Inuman (L’homme-chien, publié dans le magazine annuel Comic Cue n° 5), que l’on a pu découvrir dans l’exposition Manga, une plongée dans un choix d’histoires courtes, est un récit très sombre sur l’adolescence. Les personnages, aux traits sobres et purs, ont un design original, qui fait songer à certains jeunes auteurs européens. Visuellement, le court récit frappe par un noir et blanc contrasté, l’inventivité du découpage et l’utilisation de l’ordinateur (intégration de photographies pour les décors de fond, effets de flou sur les traits des personnages).
On ne connaît pas encore les nombreux récits érotiques de YAMADA Naito (citons les recueils Ero-mala, Les aventures de Miou-Miou), qui sont, paraît-il, ébouriffants. Quand une auteur de sa trempe, une femme qui plus est, se livre à la bande dessinée érotique, le résultat doit changer des fantasmes masculins rebattus.
Autre curiosité : YAMADA Naito utilise de nombreux mots français dans ses manga. Du coup, une rumeur prétend qu’elle habite à Paris ! Un de ses albums les plus récents s’appelle d’ailleurs Une amie à Paris (en français dans le texte). Serait-elle notre voisine ? Mystère…

YOSHIMOTO Yoshitomo

Un de jeunes mangaka les plus charismatiques de sa génération. Sa carrière débute dans Gekkan Asuka, un magazine Shôjo, avec un ” strip en quatre cases ” humoristique, sur les atermoiements amoureux des jeunes filles. YOSHIMOTO devient vite populaire et commence à publier pour des magazines Seinen. Il est à l’heure actuelle un mangaka très apprécié de la jeunesse : filles et garçons se retrouvent parfaitement dans ses histoires basées sur leur quotidien.
L’histoire que nous avons pu lire dans Secret Comics Japan s’intitule Jr., tirée du magazine Greatest Hits + 3, et inspirée d’une nouvelle de l’écrivain Donald BARTHELME. On y fait la connaissance de Sokabe, un lycéen de 32 ans (!), détaché et nonchalant, cible de l’agressivité et de la moquerie des autres élèves, mais aussi des fantasmes d’une jolie professeur solitaire… Cette histoire complètement déconcertante, épouse le point de vue de Sokabe, narrateur ” cool ” et détaché, comme souvent chez YOSHIMOTO. L’auteur passe avec fluidité du burlesque au drame, de l’émotion à l’indifférence, avec un soupçon d’érotisme. Les comportements des ados y sont décrits avec réalisme, et la narration, très aérée, accorde une importance majeure aux gestes, regards, silences… Son dessin virtuose est très fin et peu tramé. Le style de YOSHIMOTO est à la fois assez classique, notamment le design des personnages, mais reconnaissable au premier coup d’oeil.

Remerciements à Béatrice MARECHAL

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