Atoss TAKEMOTO, l’ambassadeur manga

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“On me dit souvent que je fais trop de choses…”

De fait, le CV d’Atoss TAKEMOTO donne le vertige ! Ce drôle de Japonais a vécu en Australie, en Suisse, en Tunisie, en Syrie et en France, a étudié la médecine vétérinaire, la musique, l’arabe littéraire, l’ethnomusicologie, et a été interprète, éditeur de bande dessinée, transfériste dans une agence de voyages, professeur de langues ou encore chef d’orchestre. A 49 ans, il parle couramment 5 langues (japonais, français, anglais, espagnol, arabe) et pratique depuis des années l’escrime, l’équitation, le flamenco et le cor de chasse…Une vie bien remplie ! Mais qu’est-ce qui fait courir Atoss TAKEMOTO ?

Le moteur de ce diable d’homme, c’est l’échange. ” Quand je suis arrivé en Europe, je voulais faire découvrir le Japon actuel. Le Japon traditionnel, l’ikebana, la cérémonie du thé… ce n’était pas mon truc. Alors, comme je n’avais pas assez d’argent pour produire des films, je me suis lancé dans l’édition de bandes dessinées. Je pouvais ainsi montrer ce qui était lu au Japon à l’époque “. Ce rôle de médiateur, Atoss TAKEMOTO ne l’a pas abandonné avec l’arrét du Cri qui tue en 1981. Enseignement de langues, flamenco, équitation, organisation de voyages… depuis 20 ans, toutes ses activités sont autant de prétextes à l’échange, à la connaissance de l’autre. ” Je suis curieux, sans cesse affamé de connaître de nouveaux domaines. Je pense que c’est une richesse. Notez qu’il y a plein de choses que je ne sais pas faire : je ne sais pas conduire et je suis incapable de me servir d’un ordinateur… Et le côté négatif de cette richesse, c’est que je manque de persévérance “. Les cheveux et la barbe argentés mais le regard brillant d’une passion toujours renouvelée, perpétuellement en mouvement et fourmillant de mille projets, notre homme est un phénomène. Pas toujours facile de le suivre dans les méandres de sa vie !… Partons pourtant sur les traces d’Atoss TAKEMOTO.

Mais d’abord, d’où vient-il ? Né TAKEMOTO Motoichi en 1953 à Tôkyô, il est le fils de Yoko et de Katsuji, PDG d’une grande société. Il entame sa scolarité à Tôkyô et, dès cette époque, monte à cheval et se passionne pour la musique. Motoichi commence par jouer des timbales au sein d’une fanfare, puis du cor de chasse, ” moins pénible à transporter “ ! Le jeune homme entame en 1970 des études de vétérinaire, mais quitte cette voie en 1972, pour devenir, grâce à un échange, le premier étudiant japonais à étudier l’anglais au Kingswood College à Melbourne en Australie. C’est le tournant de sa vie. ” En Australie, j’ai rencontré un hippie qui jouait, comme moi, dans une fanfare. Il venait de Suisse et m’a proposé de m’héberger chez sa mère “. C’est également à cette époque qu’il change de prénom et devient Atoss TAKEMOTO. ” En Australie, Motoichi était prononcé ” My toe itche “, ce qui signifie approximativement ” mon orteil me démange “… Ce n’était pas très joli. Comme j’étais passionné par Les trois mousquetaires, j’ai pris ce nom, en référence à Athos. C’est un aristocrate déchu, alcoolique, déçu par les femmes, qui vit pour la bagarre et l’amitié… Je le trouvais donc assez sympathique. Ce que je ne savais pas, c’est que chaque nom porte un esprit, une personnalité, et plus je vieillis, plus je lui ressemble ! “
Atoss TAKEMOTO embarque pour l’Europe en 1974 et arrive en Suisse sans perspectives ni permis de travail. ” Pour décrocher un permis de séjour, comme je ne savais rien faire d’autre que jouer du cor, je me suis inscrit au Conservatoire de musique à Genève. J’ai pris des cours de français et d’espagnol, et commencé à travailler comme guide et interprète en Suisse romande “. Atoss promène les riches touristes japonais dans les boutiques de Genève, et en tant que guide, touche des commissions sur les achats de montres et autres produits de luxe… Grâce à l’argent ainsi récolté, il commence à envisager l’édition de bande dessinée. Il rencontre alors l’homme de la situation : Rolf KESSELRING. Écrivain, activiste politique et éditeur passionné de graphisme, ce dernier tient une librairie dans les environs de Lausanne et lui propose de créer une revue de bande dessinée. En 1978, de leur association naît Le cri qui tue.

Pourquoi ce titre, qui évoque plus les films de Kung-fu de série B que la bande dessinée japonaise ? ” C’est Rolf qui a trouvé le nom. Le-cri-qui-tue. Il trouvait que ça sonnait bien ainsi. Je lui avais proposé Manga, ou encore Ninja, mais à l’époque ces mots ne disaient rien à personne. J’ai donc accepté Le cri qui tue. Pourquoi pas ? “. Le premier numéro de la revue trimestrielle paraît au printemps 1978. Au sommaire, du manga, mais pour les adultes : Golgo 13, le tueur à gages impassible de SAITO Takao, l’univers réaliste et désenchanté de TATSUMI Yoshihiro, un manga d’humour de AKAZUKA Fujio, L’hôpital infernal, une histoire horrifique de KITAGAWA Saburo et Le système des Super-Oiseaux, de TEZUKA Osamu. En outre, TAKEMOTO propose en quelques pages un survol de l’histoire de la BD japonaise et, visionnaire, rêve de mettre les oeuvres de ses dessinateurs ” sous une forme telle que je pourrais, alors, abaisser le prix de vente au niveau du livre de poche “… Dans les numéros suivants on découvre Les extraordinaires Mémoires de Sabu et Ichi par ISHIMORI Shotarô (Cyborg 009, Kamen rider), des articles sur l’histoire du manga et, déjà, du cinéma d’animation japonais. KESSELRING et TAKEMOTO éditent même dès juillet 1979 un album : Le vent du nord est comme le hennissement d’un cheval noir de ISHIMORI. Le lettrage est approximatif et le format, trop grand, peu adapté au dessin, mais ce court récit n’en demeure pas moins le premier manga publié en France… Le cri qui tue, c’est l’ovni total, un pavé dans la mare de la BD franco-belge !

Mais un tel pavé est lourd à porter pour les frêles épaules d’Atoss TAKEMOTO. Après le n°6, en 1981, la revue disparaît. ” Nous avons eu des problèmes avec la Commission paritaire pour la distribution du journal en France. Et surtout, le monopole des NMPP (Nouvelle Messagerie de Presse Parisienne. Organisme de distribution de presse. Ndlr) m’a tué : nous n’avions aucun contrôle sur les ventes, les invendus étaient détruits ou ne nous étaient pas retournés… Enfin, en 1981, le Franc Français a perdu de la valeur par rapport au Franc Suisse, rendant encore plus difficile la vente de la revue en France. Alors j’ai arrêté l’édition de bande dessinée. Cela m’a fait mal au coeur : je voulais absolument terminer la publication des Super-Oiseaux de TEZUKA. Aujourd’hui encore, je ne peux pas rentrer dans une librairie, sentir l’odeur de l’encre et du papier, sans y repenser “.

Mais TAKEMOTO le pionnier a d’autres cordes à son arc : il possède toujours les droits de ses auteurs pour toute l’Europe et, en 1982, la revue espagnole El Vibra lui achète plusieurs histoires de TATSUMI. L’année suivante, Artefact publie en français, sous sa direction, Hiroshima, un recueil de deux histoires de TATSUMI sur le thème du Japon après la bombe. On le retrouve également en 1982 au sommaire du n°9 de B.D. Bulle, la revue du festival d’Angoulême, pour un dossier de 40 pages, réalisé en collaboration avec J. M. LIGNY, intitulé La bande dessinée du bout du monde : le Japon.

Cet article lui demande 3 mois de recherches et demeure un jalon essentiel dans l’étude du manga en France. En 1984, on reconnaît Atoss TAKEMOTO au festival d’Angouléme en tant que… chef d’orchestre. Il monte en effet pour l’occasion une fanfare dont le répertoire s’inspire des grands succès de l’époque et des dessins animés japonais !
Et puis, Atoss TAKEMOTO s’éloigne peu à peu de la bande dessinée. Au milieu des années 80, il s’installe à Sousse en Tunisie, pour servir d’interprète pour KHI (Kawasaki Heavy Industry) durant la construction d’une cimenterie. Venu habiter à Paris, il se fait voler son cor de chasse, et se consacre alors au flamenco. ” Comme ça j’utilise le seul instrument qu’on ne peut pas me voler : mes pieds ! “. Il travaille pour une agence de voyages et enseigne le japonais à l’association philotechnique.” Un jour, je rencontre le professeur d’espagnol de l’association. Je lui dit que j’adore le flamenco et il me révèle qu’il est le fils de Perico el DEL LUNAR, un guitariste qui fut un des maîtres du flamenco. Paris est une toute petite ville “. Il y fonde d’ailleurs un groupe de flamenco : Atoss TAKEMOTO y sus amigos !
Actuellement, il se consacre surtout à l’enseignement de langues, l’étude du monde arabe et au tourisme équestre.” Je fais venir des cavaliers japonais en France, en Espagne et, chaque année, j’organise un voyage à l’occasion de la grande fête de la cavalerie dans la région de Futuba, dans l’est du Japon. On me dit que je fais trop de choses, mais tout se rejoint : le flamenco a été créé par les gitans espagnols, qui sont eux-mêmes de grands cavaliers, qui achetaient les chevaux arabes élevés en Andalousie. Si j’avais le choix, j’aimerais finir ma vie à Xeres. Il y a tout là-bas : du bon vin, le flamenco et les chevaux ! “

20 ans après l’arrêt du Cri qui tue, que ressent-on d’avoir eu raison avant tout le monde ? ” Si j’avais continué l’édition de manga, je serais devenu millionnaire ! J’arrive toujours à pressentir ce qui pourrait marcher, mais je manque de persévérance, je mène trop de choses à la fois… Je ne regrette pas d’avoir fait Le cri qui tue, cela reste un très bon souvenir et je suis fier d’avoir publié l’article sur la BD du bout du monde. Je sais qu’il a inspiré des critiques et des chercheurs, comme Thierry GROENSTEEEN pour son livre sur les manga “. Complètement retiré de la bande dessinée, TAKEMOTO ? ” J’ai toujours la passion de la bande dessinée de l’époque, mais je ne connais rien à ce qui ce fait actuellement au Japon. J’aimerais bien mettre sur pied en France une exposition sur KITAZAWA Rakuten, qui fut l’un des premiers maîtres du manga dans les années 30 et qui a habité plusieurs années à Paris. Mais je crois que j’en ai assez fait. C’est à votre génération de prendre ça en main “. Message transmis…

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