La saga Patlabor

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Habituellement, au Japon, un manga à succès donne lieu à une série TV, puis, si celle-ci recueille les faveurs du public, elle est déclinée en OAV (Original Animation Vidéo. Mini-série directement disponible à la vente en vidéo ou DVD) et, le cas échéant, en long métrage cinéma. L’histoire de la série Patlabor est pour le moins atypique puisqu’elle ne respecte, à l’image de ses héros, aucun schéma établi… YUUKI Masami naît à Hokkaido le 19 décembre 1957 et publie ses premières illustrations en 1980 dans le magazine Out. Il commence alors à imaginer une série de robots sans violence, à l’atmosphère décontractée, où les machines ne tiendraient pas le premier rôle.

En 1983, il rencontre IZUBUCHI Yutaka, à l’époque assistant mecha-designer pour des séries comme Aura Battler Dunbine ou Ulysse 31. Ce dernier aide YUUKI à préciser son projet (située à l’origine sur une planète, la série prend désormais place à Tôkyô dans un futur proche) et retouche ses croquis de robots, appelés Labors. Ensemble ils baptisent la série Patlabor, abréviation de Patrol Labor (Labor de patrouille). Les deux hommes la proposent à des producteurs, en vue d’une version animée, mais essuient refus sur refus. En 1986, YUUKI fait la connaissance de ITO Kazunori, scénariste à succès des anime Lamu, Dirty pair ou Creamy. Il reprend l’histoire de Patlabor en l’axant sur un petit groupe de policiers, la 2e Brigade de Véhicules Spéciaux, y insufflant humour et fantaisie, dans un esprit voisin de Police academy ! La même année, TAKADA Akemi (dessinatrice des anime Lamu, Creamy, Orange Road – Max et compagnie), alors compagne de ITO Kazunori, rejoint le projet pour le character design. Enfin, la nuit de noël 1986, le projet est soumis à un producteur de Bandai qui l’accepte pour une série d’OAV. C’est à cette époque que OSHII Mamoru, qui vient de réaliser le remarquable Tenshi no Tamago (L’oeuf de l’ange, 1985), rejoint le groupe composé de YUUKI, IZUBUCHI, ITO et AKADA, groupe qui prend le nom mystérieux de Headgear (littéralement « garniture de tête » et par extension « coiffure », « chapeau »). C’est Headgear qui présidera désormais collectivement à la destinée de Patlabor. Mais pour l’heure, les premières planches du manga Kidokeisatsu Patlabor (Patlabor, la police mobile), signé YUUKI Masami seul, sont publiées en mars 1988 dans le magazine Shônen Sunday, tandis que la première OAV homonyme, signée Headgear, sort presque simultanément en vidéo, en avril de la même année.!

Malgré une animation datée et certaines faiblesses dans l’écriture, cette première série d’OAV met en place un univers et des personnages qui ne changeront plus, ou presque : dans un futur proche, la surpopulation et le développement économique poussent les autorités de Tôkyô à des grands travaux de renflouement de la baie, baptisés Projet Babylone. Ils sont rendus possibles par le développement des Labors de patrouille, robots pilotés destinés à effectuer les tâches les plus pénibles. Mais un nouveau type de criminalité se développe grâce à ces machines. La police crée alors une unité spéciale de robots policiers, composée de deux brigades. A la tête de la 2e brigade, le capitaine Gotoh Kiichi, apparemment désinvolte, cache en fait une intelligence et un flair redoutable qui font merveille dans les situations de crise. Les pilotes des Labors de la brigade, modèles Ingram AV-98, sont Noa Izumi, une jolie rousse délurée amoureuse de son robot, qu’elle a baptisé Alphonse et Ôta Isao, le fou de la gâchette de service. Ils sont secondés par Asuma Shinohara, fils du PDG des Industries Shinohara, créatrices des Labor, par Shinshi Mikiyasu le casanier et Yamazaki Hiromi le doux géant. La série alterne passages humoristiques et « sérieux », repoussant les robots au second plan au profit de la vie quotidienne de l’indisciplinée mais ô combien sympathique 2e Brigade.
En 1989, suite aux bonnes ventes de cette première série d’OAV, et alors que la manga se poursuit indépendamment avec succès dans les pages de Shônen Sunday, la mise en chantier d’un long métrage est décidée. Il met en scène la 2e brigade luttant contre les plans post-mortem d’un ingénieur de génie pour anéantir le projet Babylone. Il s’agit d’une histoire originale (qui ne reprend ni les OAV, ni le manga) signée Headgear, dont on retrouve tous les membres aux postes-clés. OSHII Mamoru imprime sa marque au film au gré de longues scènes de déambulation urbaine et grâce à une mise en scène virtuose. On retrouve les pitreries de la 2e brigade, mais l’atmosphère se fait plus sombre, plus mature. C’est encore un succès, qui donne lieu à la production simultanée en 1989-90 d’une longue série TV de 47 épisodes (que l’on a pu découvrir, tronquée, sur TF1 en 1992) et d’une seconde série d’OAV. On reprend l’histoire à zéro avec l’arrivée de Noa à la 2e Brigade (ce qui fait quand même 3 versions – différentes ! – de son arrivée : 1ère OAV, manga et série TV) et on revient à l’atmosphère potache de la première série d’OAV. Et ça continue ! En 1993, un second film, Patlabor 2, est mis en chantier, toujours réalisé par OSHII et écrit par ITO, mais dans une optique différente : le récit, centré sur Gotoh et Nagumo Shinobu (capitaine de la 1ère brigade de Labor), se déroule quelques années après la série TV, mettant en scène des personnages au dessin plus réaliste, légèrement vieillis, dans une ambiance encore plus sombre et contemplative que dans le premier film. Ici, point de pitreries et de combats de robots (ces derniers et leurs pilotes n’entrent en scène que dans les 10 dernières minutes !), mais une réflexion sur la politique militaire du Japon et ses conséquences… Techniquement, les progrès réalisés depuis le premier film sont stupéfiants et OSHII reprendra une grande partie du staff pour réaliser dans la foulée Ghost in the shell (1995). Un grand film !

Dans ces conditions, pourquoi 9 ans ont-ils été nécessaire pour produire WXIII ? Tout d’abord, parce qu’après Patlabor 1 et 2, OSHII et ITO, accaparés par d’autres projets et pensant sans doute avoir fait le tour de la question, ont annoncé qu’ils ne feraient plus de film sur Patlabor. Un projet d’OAV, adaptant cette fois un chapitre du manga, est alors lancé et TORI Miki, chargé de l’écriture, finit la première mouture du scénario à l’été 95. Le titre de l’histoire, WXIII Patlabor, fait référence au chapitre du manga dont il est tiré : Waste product n° XIII. En effet, IZUBUCHI, qui supervise le projet, souhaite d’une part revenir à l’esprit du manga mais également rompre avec toutes les productions antérieures en mettant en scène d’autres personnages dans l’univers de Patlabor. Cette partie du manga un peu à part, qui voit l’apparition d’un monstre, lui semble l’histoire idéale. Seulement voilà, à l’été 1995, le patron de Bandai, décide que WXIII Patlabor sera un film ou ne sera pas ! Le scénario est soumis à une réécriture et le point de vue des deux policiers, Hata et Kusumi, l’emporte (ces personnages ont été inventés pour l’occasion. On aperçoit bien dans le manga et dans les deux films, deux policiers qui leur ressemblent, notamment le plus vieux, Matsui, qui est un ami de Gotoh, mais il ne s’agit pas des mêmes), au détriment de la 2e brigade, ici réduite à jouer les utilités. Après une série de problèmes (voir à ce sujet l’interview de MM. SUGITA et TORI), le projet atterrit au studio Madhouse entre les mains de ENDO Takuji (Zetsuai). C’est TAKAGI Hiroki (1ère OAV de Dominion) qui assure le character design, et c’est l’équipe gagnante composée de KAWAMORI Shoji (Macross, Escaflowne), KATOKI Hajime (Patlabor 2, V-Gundam, Gundam Wing, Gundam 0083) et IZUBUCHI lui-même, qui se charge du dessin des machines. Le monstre est dessiné par SUEMI Jun, quant à la musique, elle est composée par l’inusable KAWAIi Kenji, responsable de toutes les musiques des versions animées de Patlabor (OAVs, série, films) !

Le film commence avec le crash d’un avion dans la baie de Tôkyô. Quelques mois plus tard, des meurtres sont commis tout autour de la baie. Deux policiers, le jeune Hata et le vétéran Kusumi, prennent l’affaire en main. Ils ne tardent pas à mettre en relation les meurtres avec le crash et remontent la piste du chargement de l’avion. Parallèlement, Hata rencontre une belle jeune femme au regard triste, Misaki Saeko. Mais cette jeune veuve est la fille d’un célèbre biologiste, le professeur Nishiwaki, et travaille dans le laboratoire Tôtô, qui semble lié à la mystérieuse cargaison. Un soir, alors que les deux policiers participent à une patrouille de routine dans une usine de Labor de la société Schaft, ils feront une monstrueuse découverte. D’où provient la créature qui hante la baie de Tôkyô ? Quels buts poursuit Saeko ? Les Labors de la 2e brigade, appelés à la rescousse, sauront-ils faire face ?
Le moins que l’on puisse dire c’est que rien ne ressemble moins à Patlabor que ce troisième long métrage, qui risque de fait de décevoir les fans du capitaine Gotoh, mais de séduire les néophytes. Centré sur les deux policiers et l’histoire d’amour tragique entre Hata et Saeko, ce scénario fort bien construit repousse les robots à l’arrière plan, pour privilégier l’enquête policière et, bien sûr, le monstre. Il d’ailleurs assez étrange de passer sans cesse d’une enquête policière ultra-réaliste (réalisme des gestes, des attitudes des policiers, des décors) à une ambiance typique du « film de monstres » à la japonaise ! C’est comme si Columbo rencontrait Godzilla… Cette dichotomie, pour être surprenante n’en est pas moins plaisante et donne certainement son charme au film, de même que l’attention manifeste portée aux personnages. Dommage peut-être que WXIII Patlabor louche un peu trop vers les deux premiers films, notamment pour les longues séquences de déambulation des deux policiers, sur fond de rues de Tôkyô, dessinées d’après nature. Ce genre de scène, que OSHII réussit toujours à la perfection, sent ici un peu le réchauffé et manque de « personnalité ». Plus largement, malgré un excellent scénario qui propose un point de vue décalé sur l’univers de Patlabor, ce bon film souffre peut-être de l’absence d’une vraie vision d’auteur. Techniquement, il n’y a pas grand chose à redire : l’animation dirigée par KISE Kazuchika (déjà responsable de l’animation de deux premiers films) est d’excellente facture et l’intégration des images de synthèse est une vraie réussite (d’autant que le monstre est animé de manière traditionnelle, contrairement à ce que laissait craindre l’affiche du film). Un seul point faible peut-être : le character design de Takagi, auquel on pourra préférer celui du deuxième film.

En première partie de WXIII Patlabor, au Japon, seront diffusés alternativement 3 courts métrages d’animation baptisés Mini-Pato (que nous n’avons malheureusement pas eu la chance de voir au Festival du film asiatique de Deauville, lors de la projection du film). Il s’agit de petites histoires humoristiques mettant en scène les membres de la 2e brigade en SD (Super Deformed : personnages en modèle réduit à grosse tête) et dont les histoires ont été écrites par OSHII. Ce dernier a accepté, à l’initiative de KAMIYAMA Kenji (directeur de l’animation de Jin-Roh) qui réalise ces petits films, de revenir avec humour et le recul des années, sur un univers qu’il a quitté voici 10 ans.
Et pour quand tout cela en France, me direz-vous ? Pour l’instant rien n’est prévu, alors un conseil : guettez les programme des festivals et ne ratez pas les occasions qui vous seront peut-être données de découvrir ce nouveau Patlabor original et de très bonne facture.

Remerciements à TAKEDA Jun’Ichi.
Pour en savoir plus sur la genèse de Patlabor, reportez-vous au numéro 40 d’AnimeLand. Vous pourrez également trouver un article sur WXIII Patlabor dans le numéro 81 d’AnimeLand.

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